Au Monde de Joël Pommerat au Théâtre de l'Odéon

Voici une nouvelle chance de découvrir l'une des pièces qui a le plus contribué à faire connaître la personnalité artistique de Pommerat, déployant avec une intensité calme son sens des présences, des non-dits, des mystères : Au Monde.

Pour certains de ceux qui l’auront vu il y a dix ans, ce sont des souvenirs de tout un monde, en effet – d’un univers théâtral dont s’imposait soudain la saisissante cohérence. Plus que jamais le théâtre de Pommerat, pourtant à l’œuvre depuis des années, se découvrait et devenait pleinement visible dans ce huis-clos en forme de labyrinthe intime.

Il y avait, et l'on reverra donc, pareille à une colonne éblouissante, une haute fente qui figurait souvent la croisée d’un très vaste appartement. L'on reverra aussi la nappe absolument immaculée sur une table où deux vieux hommes – c’est ainsi que cela commençait – étaient assis en silence. La clarté des deux plans – fenêtre verticale, table horizontale – trace dans la pénombre les coordonnées d’une action presque abstraite. Le cadre extérieur de l’intrigue est aussi dépouillé que son décor. Mais de même qu’on ne peut, sans doute, se trouver simultanément dans plusieurs pièces de cet appartement aux recoins un peu fantastiques, de même on ne saurait fixer de point de vue unique d’où embrasser l’ensemble des positions et des histoires de tous ses habitants. Comme si, où que l’on cherche à se placer, il subsistait toujours un point aveugle.

Telle est bien la complexité de cet espace familial et des personnages qui le hantent. Un vieillard très puissant, un père qui n’en finit plus de rejoindre l’absence, voudrait passer la main à Ori, le fils cadet, qui vient de renoncer à sa vie passée et reste là, comme en suspens, au seuil d’autre chose qu’il ne sait pas nommer. Autour d’eux, comme autant d’autres centres possibles du récit, trois sœurs (l’hommage à Tchekhov est explicite) dont l’une est adoptée. Un frère. L’époux de la sœur aînée. Et puis l’étrange étrangère que ce dernier a engagée, à l’idiome aussi incompréhensible que la nature exacte de sa fonction… Les échanges sont ponctués d’angoisses et d’attentes obscures. Les incertitudes de la mémoire, du désir, de l’identité, troublent la limite entre jour et nuit, tandis que çà et là éclatent des faits à demi énigmatiques.

Pareils à des fragments de rêve lucide passés d’un autre monde jusque dans le nôtre, des instants de vertige surgissent dont le sens semble tout près de se dire, sur le bout de la langue – mais de qui ?...

Création le 21 janvier 2004 au Théâtre national de Strasbourg
Spectacle filmé en octobre 2013 à l'Odéon-Théâtre de l'Europe et en janvier 2014 au Théâtre National de Bruxelles 

Distribution

  • Date 19 octobre 2013
  • Durée 1h 19min
  • Genre Théâtre
  • Production La Compagnie Louis Brouillard
  • Réalisation Julien Bechara
  • Auteur Joël Pommerat
  • Metteur en scène Joël Pommerat
  • Scénographie Éric Soyer, Marguerite Bordat
  • Lumière Éric Soyer
  • Son François Leymarie, Grégoire Leymarie
  • Collaboration artistique et costumes Marguerite Bordat
  • Costumes - reprise Isabelle Deffin
  • Assistanat lumières - reprise Jean-Gabriel Valot
  • Assistanat à la mise en scène – création Laure Pierredon
  • Assistanat à la mise en scène – reprise Pierre-Yves Le Borgne, Lucia Trotta
  • Direction technique Emmanuel Abate
  • Implantation sonore Grégoire Chomel
  • Régie lumière Julien Chatenet
  • Régie son Grégoire Leymarie
  • Régie plateau Mathieu Mironnet, Pierre-Yves Le Borgne
  • Habilleuse Claire Lezer
  • Acteurs (+rôles) Saadia Bentaïeb - la plus jeune, une fille adoptée / Agnès Berthon - la fille aînée enceinte / Lionel Codino - Ori, le fils cadet / Angelo Dello Spedale - le fils aîné / Roland Monod - le père / Ruth Olaizola - une femme embauchée dans la maison / Marie Piemontese - la seconde fille, présentatrice vedette à la télévision / David Sighicelli - le mari de la fille aînée
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