Bezace réveille l'âme de Duras au théâtre de l'Atelier

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 20/02/2014 à 08H29
Anne Consigny et Emmanuelle Riva dans "Savannah Bay", mise en scène Didier Bezace 2014

Anne Consigny et Emmanuelle Riva dans "Savannah Bay", mise en scène Didier Bezace 2014

© Nathalie Hervieux

Le metteur en scène et comédien Didier Bezace rend hommage à Marguerite Duras : "Marguerite, les trois âges", trois pièces que l'on peut voir ensemble ou séparément, au théâtre de l'Atelier à Paris. Dans une mise en scène simple et lumineuse, avec des comédiens inspirés, Bezace réveille l'âme de cet immense écrivain du XXe siècle, dont on fête cette année le centenaire de la naissance.

L'évènement s'appelle "Marguerite, les trois âges". L'idée est de Didier Bezace. Il met en scène les trois pièces : "Savannah Bay", que l'on peut voir en alternance avec l'une ou l'autre des deux autres pièces qui constituent le triptyque : "Le square" et "Marguerite et le Président", ou même les trois d'un coup, le dimanche. L'idée d'une bonne dose de Duras à déguster en bloc a de quoi réjouir.
Dialogue dans un square

Une jeune femme assise dans un square, un homme en pardessus, valise à la main, passe par là. Le dialogue s'installe. Deux êtres humains, deux visions du monde, deux solitudes. Tous deux aspirent au changement, chacun à sa manière.

La femme va au bal tous les samedis. C'est là qu'elle trouvera son mari. De ce mariage arrivera ce qu'elle attend, ce qu'elle espère : un changement. Elle est gouvernante, s'occupe d'une veille dame énorme et impotente. "Je ne l'ai pas assassinée", dit-elle. "Je préfère que cette horreur grossisse, c'est ma seule façon de m'en sortir", dit-elle. Elle ne veut pas se "perdre dans les détails", ni adoucir son présent ni rien faire qui pourrait la distraire ou la décourager de poursuivre son but.
Clothilde Mollet et Didier Bezace dans "Le Square", mise en scène Didier Bezace, 2014

Clothilde Mollet et Didier Bezace dans "Le Square", mise en scène Didier Bezace, 2014

© Nathalie Hervieux
L'homme, de son côté, voyage (qu'il dit). Sa vie est faite de petits changements observés au cours de ses périples de voyageur de commerce. Il prend la vie comme elle vient. Il a pourtant voulu en finir, un jour. Les deux personnages aspirent à une vie meilleure mais sont figés dans leurs convictions. Le square est en cela une pièce politique, quasi philosophique, qui interroge sur la condition d'homme, ses aspirations et les possibles offerts par la vie.

Clotilde Mollet et Didier Bezace incarnent formidablement ces deux personnages perdus. La voix tendue de Mathilde Mollet, qui dérape parfois dans les aigus quand l'excitation gagne la jeune fille, la voix grave, forte et profonde de Didier Bezace, qui s'éteint presque quand l'émotion s'en mêle : les deux acteurs chantent magnifiquement la langue de Duras. On rit beaucoup, aussi, de ce dialogue aux répliques souvent radicales et absurdes. Et quand arrive ce merveilleux moment suspendu où ils se mettent à danser, là on frissonne, carrément.

Emmanuelle Riva dans "la splendeur de l'âge"

La lumière n'est pas complètement éteinte quand arrive Emmanuelle Riva sur la scène. Elle marche lentement, habillée tout en noir, le regard perdu au dessus du public. La salle se tait. "Le rôle du personnage nommé Madeleine dans Savannah Bay ne devra être tenu que par une comédienne qui aurait atteint la splendeur de l'âge", avait indiqué Marguerite Duras. "La pièce Savannah Bay a été conçue et écrite en raison de cette splendeur", ajoutait-elle. Comment mieux définir la comédienne Emmanuelle Riva, si pleinement Madeleine, cette femme perdue dans l'abîme des souvenirs impossibles : sa fille s'est donné la mort par amour le jour de la naissance de son enfant, "jour interminable et sans soleil".

Incarnée par Anne Consigny, l'enfant devenue la jeune fille tente de raccommoder cette "mémoire en lambeaux", manière aussi de prendre sa place dans le cœur de la vieille dame, d'être reconnue, inscrite dans la filiation mère, fille, petite fille. A force d'insister, à force de déployer tous les moyens dont elle dispose, dans tous les registres, la jeune fille arrive à ses fins : Madeleine  finit par le dire, "cet instant de douleur infinie".  La vieille dame est comédienne. Cette pièce là, personne n'a voulu lui écrire, "pour ne pas réveiller la douleur, vous voyez".  Alors c'est avec sa petite fille qu'elle la joue, et la rejoue, "la salle a payé, on lui doit le spectacle".
"Savannah Bay" : les saluts d'Anne Consigny et Emmanuelle Riva. 

"Savannah Bay" : les saluts d'Anne Consigny et Emmanuelle Riva. 

© Laurence Houot / Culturebox
La mise en scène de Didier Bezace, sobre et lumineuse, laisse toute la place à ce duo merveilleux. Les deux comédiennes sont comme en lévitation, portées par le texte de Duras, son âme voguant sur la scène.

Reportage de JN Mirande, montage S. Barie
Marguerite, les trois âges
Théâtre de l'Atelier jusqu'au 9 mars

- Le square
19h les mardis, jeudis, samedi
- Marguerite et le Président
19h les mercredis et vendredis
- Savannah Bay
21h du mardi au samedi

Dimanche l’intégrale  :
Marguerite Duras et le président  15h, Le square 17h; Savannah Bay19h