Bérengère Dautun en comtesse de Ségur : un itinéraire de femme au XIXe siècle

Par @Culturebox
Mis à jour le 20/05/2017 à 11H20, publié le 20/05/2017 à 11H14
Bérengère Dautin est la comtesse de Ségur

Bérengère Dautin est la comtesse de Ségur

© DR

C’est au studio Hébertot à Paris une grande heure pour mieux faire la connaissance d’une célèbre inconnue, la comtesse de Ségur. Célèbre, car ayant bercé de certains de ses livres tant d’entre nous. Inconnue car l’auteur en mamie gâteau cache une vie non pas aventureuse mais dont elle a rarement parlé. Bérengère Dautun est la comtesse, totalement, jusqu’au bout du petit col de fourrure.

Le premier souvenir éblouissant de la comtesse, c’est cette soirée du bal des Ambassades dans un palais de Saint-Pétersbourg, où elle est happée, sollicitée, convoitée peut-être, toute jeune femme, toute jeune fille, si heureuse de plaire ! Son père n’est pas n’importe qui, c’est le comte Fédor Rostopchine, le gouverneur de Moscou, qui n’est pas encore accusé par le tsar Alexandre Ier d’avoir mis le feu à la ville pour qu’elle ne tombe pas entre les mains des troupes de Napoléon.

Une mère morose... jusqu'aux premiers textes

Rostopchine connaîtra la disgrâce, s’exilera en France où sa fille, vingt ans à peine, épousera le marquis Eugène de Ségur dont elle aura huit enfants. Mais Eugène la trompe. Et une fille mourra… Ainsi la jeune fille mondaine de la cour de Russie, issue d’une si vieille famille, devient-elle une mère morose, élevant sa progéniture nombreuse dans son château de l’Orne pendant que son mari dilapide son argent entre le jeu et les femmes. Les premiers textes vont changer la donne : ils sont dédiés à ses petits-enfants. Chacun a le sien, de la vingtaine qu’elle a écrite. Après, semble-t-il, une période troublée, on ne disait pas "dépressive" à l’époque, due à la disparition de cette enfant.

C’est en tout cas l’option de Joëlle Fossier, l’auteure du texte. Celle-ci, qui a travaillé aussi sur Mère Teresa ou sur Sarah Bernhardt, semble faire de ces trois femmes les représentantes d’une forme de courage "sans faille, montrant une énergie vitale hors norme, ayant contribué par leur rayonnement à enrichir l’humanité". Certes… On n’est pas parfaitement convaincu pourtant que les trois puissent être mises sur le même plan, ni même que leurs destinées se ressemblent. La comtesse avait pour seule ambition de distraire, et d’abord sa descendance, en montrant d’ailleurs une certaine analyse critique qui n’est guère mentionnée dans le spectacle. De là à en faire une figure à la George Sand, à la Colette….
Bérengère Dautun © DR
C’est qu’hélas la chère comtesse de Ségur n’était guère différente dans son destin d’épouse et de mère de tant d’autres femmes de ce siècle-là et que c’est un peu plaquer ainsi une perception d’aujourd’hui sur une destinée d’hier. Les mariages étaient de convenance, les femmes accouchaient pendant que les hommes s’amusaient chez leur maîtresse, on différenciait soigneusement la passion et le devoir, et l’idée de perdre un enfant, aussi douloureuse qu’elle ait été, faisait partie des perspectives de l’existence.

Une mère sévère, un père aimant

Plus intéressante est la manière dont Fossier nous décrit une petite fille russe, au père aimant, à la mère sévère qui vous frigorifiait pour vous fortifier les sens : "Cette robe de percale blanche (une matière très fine) vous fera l’hiver et l’été", disait-elle à la gamine grelottante. Le père s’insurgeait, mais on oublie que les hommes n’éduquaient pas, encore moins les filles. Et la comtesse devenue grande le sait bien : dans "Quel amour d’enfant !" elle est plus impitoyable pour la mère de l’insupportable Gisèle, la faible Léontine, que pour le père, Victor, pourtant plus coupable encore, mais c’est un père, et les pères, quand ils ne sont pas veufs, sont absents de ses romans.

Bérengère Dautun est parfaite de précision bonhomme et d’autorité souriante 

Son père d’ailleurs, qu’elle admire profondément, a-t-il pu dire : "Vous êtes corsetée dans votre vertu au point de n’avoir ni seins ni ventre" ? On n’en est pas sûr mais la formule résonne. Fossier fait dire aussi à Sophie Rostopchine : "Je suis russe, pas approximativement mais littéralement ". Il en résulte un joli (et assez juste) dégagement littéraire où le papa Rostopchine devient le bon (et colérique) général Dourakine et la maman la terrible madame Fichini. Les parcours dans des bois infestés de loups prennent des couleurs profondément slaves (faisant oublier qu’il y en avait aussi dans les forêts de France) et la religiosité se fait à travers les icônes. Et Berengère Dautun, malgré une tendance, quand elle monte la voix, à crier, est parfaite de précision bonhomme et d’autorité souriante dans sa robe à petit col bien fermée.

Un personnage plus complexe...

Mais, outre une présentation maladroite où la chère comtesse revient parmi nous, invitée par une directrice de théâtre, en s’étonnant du langage des ados contemporains (la belle affaire, n’importe quel auteur du XIXe siècle s’en étonnerait, et même nous, qui sommes du XXIe…), c’est passer un peu trop à côté, justement, de tant de détails qui en font un auteur français, si attachée à sa patrie d’adoption, impitoyable (voir "La fortune de Gaspard") pour les progrès de l’industrie, pour les villes et surtout Paris (" Les deux nigauds"), noble fort conservatrice qui ne voit rien entre les paysans et la noblesse (sa haine des bourgeois qu’elle traite comme parvenus incultes et malhonnêtes) et surtout plus du tout orthodoxe puisqu’elle a épousé le catholicisme au point de défendre le pape dans un pays qui le combattait.

Et, par ailleurs, attentive aux pauvres, souvent nuancée et "compassionnelle" quand il s’agit des individus et non des groupes, capable, elle, la fille du gouverneur de Moscou, de pages impitoyables sur la persécution du régime tsariste à l’égard des minorités religieuses et nationales (les Polonais) qui font de sa description du goulag dans "Le général Dourakine" un texte à rapprocher des "Souvenirs de la maison des morts" de Dostoïevski !

Bref un personnage mille fois plus complexe ou contradictoire que ce que l’on entrevoit, qui, bien sûr, plaira si l’on ne connaît rien à l’auteur ou si l’on a oublié ses lectures de jeunesse mais qui mériterait tellement d’être étoffé, peut-être, après une première partie intitulée "Rostopchine la Russe" par une seconde, "Ségur la Normande"; et nul doute que cela ne déplairait pas à Bérengère Dautun.