La mort de Pierre Tchernia, géant de la télévision française

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 08/10/2016 à 12H40
Pierre Tchernia à Monaco le 6 juillet 2000

Pierre Tchernia à Monaco le 6 juillet 2000

© Vanina Lucchesi / AFP

Amoureux et défenseur du Septième Art, on le surnommait "Monsieur Cinéma". Pierre Tchernia, réalisateur et scénariste de cinéma, concepteur et animateur d'émissions de télévision français, s'est éteint dans la nuit de vendredi à samedi à Paris. Il était âgé de 88 ans (une spéciale "Mardi Cinéma" lui sera consacrée mardi 11 octobre à 22h50 sur France 2).

"L'état de santé de papa s'est dégradé il y a 8 jours, il est mort à 3 heures du matin dans nos bras", a annoncé à l'AFP son fils Antoine Tchernia. "Il est parti dans la sérénité entouré de sa famille", a ajouté de son côté son agent, Artmedia. Pierre Tchernia était l'un des pionniers de la télévision française. Son nom et sa haute silhouette débonnaire sont intimement associés à des décennies d'histoire de ce média. Outre sa culture encyclopédique, sa bienveillance et sa simplicité ont contribué à forger sa popularité inoxydable auprès des Français.

Reportage : J. Benzina, S. Lafuente, D. Sébastien, J.Weyl, A. Stahlsmidt, E. Jacquin, T.Daligault, Y. Rullière

Pierre Tchernia, de son vrai nom Pierre Tcherniakowski, est né le 29 janvier 1928 à Paris, d'un père originaire d'Ukraine, ingénieur, et d'une mère française, couturière. Il grandit à Levallois-Perret. Dans sa jeunesse, il fréquente un cinéma de quartier, "Magic Ciné", découvre Buster Keaton et l'âge d'or du cinéma américain. Il développe une passion inconditionnelle pour le cinéma. "Je suis incapable de dire pourquoi j'aime certains films. J'aime +L'Atalante+ de Jean Vigo comme on aime une femme", avouait-il, cité par l'AFP.

Il participe au tout premier journal télévisé

Après des études de photographie et de cinéma, Pierre Tchernia, recruté par Pierre Sabbagh, participe en 1949 à la création du tout premier journal télévisé français. À l'époque, moins de 3.800 foyers français sont équipés de télévisions.

Par la suite, Pierre Tchernia anime, produit ou crée une vingtaine d'émissions de télévision. Co-animateur de "Cinq Colonnes à la Une", présentateur de "La Piste aux étoiles", il collabore à "L'Ami public numéro 1" sur l'univers de Walt Disney.  À partir du milieu des années 60, Pierre Tchernia se concentre sur la thématique du cinéma. Il commence en novembre 1966 avec "Septième art, septième case", jeu télévisé très populaire autour du cinéma.

Entre 1967 et 1980, Pierre Tchernia lance et anime, avec Jacques Rouland, la célèbre émission "Monsieur Cinéma", au point d'en devenir lui-même l'incarnation.

Pierre Tchernia incarne "Monsieur Cinéma" (extrait d'une émission diffusée le 19 septembre 1976) - Ina Culte

Entre 1980 et 1987, il co-anime successivement, toujours avec Jacques Rouland, "Jeudi Cinéma" et "Mardi Cinéma", puis, à partir de 1988, "Bonjour la télé" avec Frédéric Mitterrand.

Entre 1976 et 1982, Pierre Tchernia est par ailleurs maître de cérémonie des Césars.

Scénariste et réalisateur de cinéma

Également réalisateur de cinéma, on lui doit notamment "Le Viager" sorti en 1971, dont il a co-écrit le scénario avec René Goscinny, étant par ailleurs scénariste. Il s'entoure d'une pléiade d'acteurs célèbres en tête desquels Michel Serrault, Michel Galabru, Claude Brasseur, Gérard Depardieu...

"Le Viager" (1971) : la bande-annonce

Face au succès du "Viager", Pierre Tchernia récidive en 1974 avec "Les Gaspards" où l'on retrouve certains acteurs de son film précédent, comme Serrault et Galabru, avec le renfort de Philippe Noiret, Chantal Goya et Annie Cordy. Il réalise aussi "La Gueule de l'autre" en 1979, et "Bonjour l'angoisse" en 1988, toujours avec Michel Serrault.

Par ailleurs, Pierre Tchernia met en scène cinq œuvres de Marcel Aymé, parmi lesquelles "Le Passe-muraille" (1977), "Lucienne et le boucher" (1984) et "Héloïse" (1990), pour la télévison. Il adapte aussi en 1982 l'étonnant "Voyageur imprudent", d'après le roman de Barjavel.

Preuve de sa notoriété, ce colosse aisément reconnaissable a été immortalisé par ses amis Goscinny et Uderzo, les créateurs d'Astérix, sous les traits d'un centurion dans "Astérix en Corse".

Plusieurs années plus tard, en 1994, invité à prendre part à l'émission d'Arthur "Les Enfants de la Télé" (jusqu'en 2006), Pierre Tchernia héritera d'un nouveau surnom auprès de télespectateurs plus jeunes : "Magic Tchernia". En 2015, Arthur lui a adressé un message par écran interposé à l'occasion des vingt ans de son émission : "Il n'y a pas une émission qu'on démarre ou qu'on termine sans penser à toi. Ces vingt ans, je les partage avec toi parce que je te dois toute ma vie." Sur RTL, Arthur s'est dit samedi "ému, triste, car s'est un grand bout de (sa) vie qui s'en est allé".

Interrogé sur sa longue carrière, Pierre Tchernia avait tenu des propos sans mièvrerie ni complaisance sur la longue histoire de la télévision : "Le grand changement, ce n'est ni la naissance de la 2e chaîne ni la couleur. Ce sont les années 80, l'arrivée du pognon."


La mort de Pierre Tchernia suit de quelques semaines la disparition d'une autre éminence du cinéma à la télévision, Claude-Jean Philippe.

Réactions

Gilles Jacob, ancien président du festival de Cannes, a déclaré à l'AFP : "La disparition de Monsieur Cinéma met en tristesse la cinéphilie. Il a rendu le grand public cinéphile sans qu'il s'en aperçoive (...) Son physique tout en rondeur cachait en réalité un metteur en scène lucide, comme dans son film +Le Viager+ où il mettait en évidence les spéculations sur la mort."

Frédérique Bredin, présidente du Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC), citée par l'AFP : "Sa voix et sa silhouette étaient connues de tous, et chacun se sentait proche de ce grand homme de culture (...) Le cinéma perd l'un de ses plus brillants défenseurs."

Le président François Hollande a salué sur Twitter "la mémoire vivante de la télévision française".

La ministre de la Culture Audrey Azoulay a écrit dans un communiqué : "Pierre Tchernia était un monument de la télévision et du septième art qui aimait marier la culture et le divertissement. Colosse à l’allure bonhomme, il avait tenu tous les postes, à la radio, derrière la caméra et devant, au cinéma comme sur le petit écran. Figure familière et aimée des Français, son sourire et sa voix aussi marquent nos mémoires."

L'homme de télévision s'attriste de la disparition de "notre oncle à tous".

L'animateur et producteur Laurent Ruquier salue de son côté "l'ami public n°1".

Michel Drucker, lui-même figure historique de la télévision, a estimé sur LCI : "Pierre Tchernia est le dernier géant de la télévision qui disparaît (...) C'est lui qui avec Georges de Caunes et Pierre Sabbagh a inventé le JT dans les années 50. On est parmi les derniers qui ont connu (les studios de la rue) Cognac-Jay, où est née la télévision."

Jack Lang, ancien ministre de la Culture, a confié à l'AFP que Pierre Tchernia avait activement combattu dans les année 90 un projet d'accord secret au sein de l'OCDE, l'AMI (Accord Multilatéral sur les Investissements) qui menaçait l'exception culturelle française. "Un jour, il m'a dit, vous devriez écrire un article. Et il m'en a suggéré le titre: 'L'AMI. Voilà l'ennemi !' Grâce à lui, cet article a eu un retentissement considérable. Et a stoppé ces menaces américaines contre le cinéma, contre la culture, contre les arts."