Il y a 50 ans : derrière Peyrefitte, l'audimat !

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 05/12/2013 à 17H23
Alain Peyrefitte, Ministre de l'Information, et Léon Zitrone le 20 avril 1963

Alain Peyrefitte, Ministre de l'Information, et Léon Zitrone le 20 avril 1963

© Capture d'écran - INA

Radio France célèbre ses 50 ans. L’occasion de réentendre les archives d’une autre époque à la fois si proche et si lointaine. 1963, c’est aussi l’année d’une refondation en marche de l’information télévisée avec pour grand ordonnateur, Alain Peyrefitte, le ministre de l’information.

L’image montre deux mains en train d’étrangler un ennemi virtuel. L’expression de « mainmise » qui l’accompagne dans un quasi rictus se veut saisissante. Le propriétaire des 10 doigts et auteur du mot, se nomme Léon Zitrone. Face à lui se tient Alain Peyrefitte, Ministre de l’information, venu là pour « inaugurer le nouveau JT ». 
Vous avez sous vos yeux LA séquence culte des rapports pouvoir/info télé. Nous sommes en 1963, année cruciale soit, mais pas dans la seule caricature de la soumission au politique, comme on se plait à le répéter. En fait, il y a bien plus instructif dans cette séquence. 1963 est aussi l’année qui a fait du chiffre le guide nouveau de la production journalistique. 

Explications. D’abord, rewind. Revoyons la séquence. Dans le noir et blanc des années soixante, Léon Zitrone, le journaliste vedette de l’époque s’adresse à la caméra. Après avoir salué les téléspectateurs, il affirme espérer qu’ils vont apprécier le nouveau JT de ce soir. En ce 20 avril 1963, il ajoute : « Nous avons demandé au Ministre de l’information, Monsieur Alain Peyrefitte de venir inaugurer la nouvelle formule dont il a pris lui-même l’initiative ». Changement de plan, l’épaule de Zitrone est en amorce, l’autorité politique va à son tour parler directement aux français. 

Mainmise du gouvernement ?
Dans le décor aux tonalités futuristes, un morceau de grand écran est en arrière plan, une nouveauté pour l’époque. « J’aimerais vous poser une question très directe, et très franchement, martèle Zitrone. Celle de la politisation du journal. Le fait que la RTF soit sous l’autorité du Ministre de l’information, de vous même, le fait que vous ayez accepté de venir ce soir avec nous pour inaugurer cette nouvelle formule, est-ce que cela ne va pas être considéré comme une sorte de mainmise du gouvernement sur le JT ? »

Réponse du politique : « Le fait que j’inaugure cette nouvelle formule du JT ne signifie pas que le gouvernement veut se l’approprier. Quand un Ministre de la République pose la première pierre d’un ensemble scolaire ou d’un hôpital dont il a décidé la mise en chantier, il ne politise pas cette école ou cet hôpital. Le JT ne doit pas être à la disposition d’un parti politique ou d’un groupe d’intérêt particulier. Il doit être le journal de tous les Français ». 
Léon Zitrone
Ils en sont à la troisième prise de ce dialogue qui semble aujourd’hui parfaitement surréaliste. Apparemment, celle-ci sera la bonne. Malgré toutes ces dénégations, ce tête à tête restera l’archétype de la censure « prise sur le fait ». Il est vrai qu’Alain Peyrefitte venait de créer le SLII, Service des Liaisons Interministérielles pour l’Information. Cette structure permettait de s’adresser directement aux responsables de l’information. Le menu des journaux était ainsi régulièrement transmis à la « tutelle » de même que les sujets considérés comme délicats, systématiquement examinés par elle. Bref, le grand courant d’air frais et libre indissociable de l’info, évitait soigneusement les couloirs du JT d’alors. 

Officiellement pourtant, le but était d’améliorer l’efficacité du 20 heures. Qu’entendait-on par là ? Le Ministre avancera lui même un exemple : il faut arrêter de figurer l’activité hebdomadaire du Conseil des Ministres par un ballet de voitures officielles et leur indispensable claquement de portes. Et le politique de se faire rédacteur en chef, reporter, voire réalisateur de l’information télévisée. 

Moins de bla-bla
Mais d’où tirait il un aussi vaste savoir ? « Nous avons estimé indispensable de faire procéder par un institut d’opinion publique indépendant à des sondages systématiques dans toutes les couches de la population et dans les différentes régions de France… Une majorité de Français veut plus d’images moins de paroles, moins de bla-bla, moins de monologues. Plus de reportages directs moins de commentaires sur des dépêches d’agence. Alors nous avons pris des dispositions pour que le JT devienne un miroir qui se promène sur toutes les routes de France et du Monde. » 
Alain Peyrefitte
C’est l’institut de sondage IFOP qui avait ainsi interrogé pour le gouvernement près de 4000 personnes, principalement par téléphone. Mais d’autres enquêteurs furent chargés de mesurer la popularité des présentateurs. Un jeu de photo était soumis à domicile au téléspectateur qui devait reconnaître les Zitrone, De Caunes ou Pottecher et commenter la confiance qu’on pouvait leur accorder. Dans le même mouvement, on posait aussi moultes questions sur la popularité des ministres, leur présence nécessaire ou non dans les journaux télévisés… 

La naissance de l'audimat
Journalisme et communication gouvernementale se voyaient sanctifiés par la grâce du sondage. Mais surtout, le chiffre délivrait sa vérité pour, selon l’expression d’Alain Peyrefitte, « répondre aux souhaits des téléspectateurs ». L’information venait d’entrer dans une ère radicalement neuve. En même temps qu’elle manifeste l’archaïsme de la censure, la séquence de cette inauguration de JT marque la naissance de l’audimat et plus tard du médiamat, bref d’une technicité moderne d’évaluation de l’audience. Et Laurence Parisot, l’ex-patronne de l’Ifop de confirmer : « Tous les principes et concepts que nous utilisons aujourd’hui, sont déjà présents dans cette enquête. » 

Quelques années auparavant, précisément en 1957, le journaliste Roger Louis lançait un appel aux téléspectateurs pour son nouveau magazine agricole. Il leur demandait de bien vouloir écrire à la télé pour suggérer ce qu’ils souhaitaient voir évoquer à propos de la vie des paysans : les techniques de culture, les prix, la complexité mécanique des tracteurs… « Allez y, dites-nous ! » lançait il. Aujourd’hui, c’est le web qui dit aussi bien individuellement que massivement ce qu’il veut, n’aime pas. Le web qui fait par lui-même. Le mass média est passé au média de la multitude. Mais cela c’est une autre étape de l’histoire dont fait partie… Alain Peyrefitte.