"King Kong Théorie" de nouveau sur scène : intelligent et jouissif

Par @Culturebox
Mis à jour le 27/01/2016 à 19H47, publié le 25/01/2016 à 12H08
King Kong Théorie aux Déchargeurs © Pauline Bernard

"King Kong Théorie", manifeste libertaire et féministe de Virginie Despentes, revient bousculer les consciences grâce à une jeune metteuse en scène et ses cinq comédiennes. Sous la direction d’Emmanuelle Jacquemard, la compagnie 411 Pierres fait d’un livre "coup de poing" une vraie claque théâtrale, intellectuelle et existentielle.

La note Culturebox

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Pour seul décor, un salon de beauté : coulisses de la féminité, espace clos et improductif dédié au soin du corps, ou plutôt de son apparence. Les cinq comédiennes s’y affairent tranquillement, vêtues de peignoirs ; les accessoires sont en place, sagement rangés sur leurs étagères. Puis brusquement, et tout au long de la pièce, elles vont "tout foutre en l’air" et convoquer la terre entière. Pour lui cracher au visage ses injustices, leur colère et leur besoin vital d’exister pour ce qu’elles sont : diverses, vivantes, drôles, "plus King Kong que Kate Moss", et par là même belles et puissantes.  

Du politique à l’intime, et retour

Tout y passe : le rapport aux hommes, le marché du travail et de la séduction, le capitalisme et la morale ; le viol, la prostitution, l’internement (vécus par l’auteure, Virginie Despentes), le rapport à son corps et aux injonctions sociales. Le texte de "King Kong Théorie" reste le socle de la pièce : on retrouve ses thématiques et sa chronologie biographique, son verbe brutal et ses formules mémorables. Mais pour sa première mise en scène, Emmanuelle Jacquemard le transcende avec intelligence et inventivité. Sans jamais le trahir, les comédiennes explorent une amplitude de jeu impressionnante et toujours désarmante de justesse. 
Parfois, les comédiennes sont comme ventriloquées par une même voix qui se diffracte et passe de corps en corps. Le "Je", le "Nous" se mélangent. Ainsi démultiplié, le texte fuse sur tous les tons et en toutes circonstances : ça murmure, ça hurle, ça rigole, ça se bagarre violemment, ça s’écoute aussi. Les comédiennes livrent une performance physique impressionnante, ne quittant jamais le plateau et se mettant à nu sans fards. Les pires expériences traumatiques, crûment déclamées, sont subtilement métaphorisés par l’usage des accessoires (la boue ou la crème pour le corps, qui maculent ; le gant humide ou le balai, qui lavent). La salle en tremble d’une énergie tantôt pesante, tantôt franchement jouissive.

Girl power 

Sous nos yeux c’est une même psyché qui doute, puis se ressaisit, et chute encore ; un même corps qui se débat avec lui-même et contre les codes qu’on lui impose. C’est un conflit intérieur. Mais c’est aussi une conscience collective qui traverse tous les malaises, toutes les contradictions, qui se révolte et qui dit "merde !", mais qui se relève toujours, grâce à sa seule force. Cette psyché et ce corps sont à la fois ceux de chacune et de toutes les femmes.

Porté par six jeunes femmes liées par une complicité non feinte, le texte de Despentes, paru il y a dix ans, reste vraiment d’actualité. Que l’on ait lu le livre, ou que, comme l’auteur de ces lignes, on le dévore régulièrement, on sera transporté par cette pièce qui dépasse la brillante adaptation : c’est une expérience punk-rock libératrice.  
King Kong Théorie aux Déchargeurs 2 © Pauline Bernard

Trois questions à Emmanuelle Jacquemard

Au théâtre l'adaptation de romans est répandue, celle des essais l'est moins. Comment avez-vous procédé pour la mise en scène ?
Cela tient à la spécificité de King Kong Théorie, qui est à la fois un essai et un récit autobiographique. Pour l’adaptation j’ai essayé de me concentrer sur ce qui pouvait être universel. Dès le début j’ai eu envie de le monter pour plusieurs comédiennes, pour un corps collectif à cinq voix, cinq têtes et cinq corps. Dans nos improvisations, on a travaillé sur ce qu’était la beauté, le fait d’être moche. J’essaie de montrer des filles désexualisées, des corps non érotisés, alors même qu’elles sont très exposées.

Comment avez-vous géré le côté trash du texte ?
On le retrouve dans la prise de risque des comédiennes. Ça ne m’intéressait pas de faire une mise en scène ou elles écartent les cuisses et font "no future". Virginie Despentes est beaucoup trop intelligente pour ne faire que de la provocation. Je voulais rendre justice à ce texte. On part de quelque chose de dur, et on arrive à quelque chose de joyeux et de puissant, qui se dégage du corps des actrices.

Quel rapport entretenez-vous en tant que jeunes femmes avec King Kong Théorie ? 
La période des répétitions a été une expérience très intense pour nous en tant que jeunes femmes. Ça a été un espace pour se parler, pour débattre. La question de la prostitution pour nous n’est pas tranchée. Mais on n’a pas besoin d’être d’accord. Dans ce texte, Virginie Despentes est extrêmement légitime à dire ce qu’elle dit, et quoi qu’elle dise, je la trouve juste. Et elle fait énormément réfléchir, ça nous bouscule. Je pense que c’est aussi le rôle du théâtre. Aussi il n’y a pas réellement de "message" ; il s’agit pour nous de faire entendre et de porter cette parole.  

Adaptation et mise en scène : Emmanuelle Jacquemard
Collaboration artistique : May Roger
Avec Marie-Julie Chalu, Célia Cordani, Ludivine Delahayes, Anissa Kaki, Lauréline Romuald