Pierre Dumayet ou l'intransigeance de l'ironie

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 17/11/2011 à 22H04
Pierre Dumayet s'est éteint ce jeudi, à l'âge de 88 ans

Pierre Dumayet s'est éteint ce jeudi, à l'âge de 88 ans

© DESK/AFP

Sa voix avait quelque chose du scalpel. Derrière ses lunettes rondes, ses yeux avaient quelque chose du laser. Son humour, toujours à froid, avait quelque chose d'une ironie... tendre. Bref, chez Pierre Dumayet tout respirait l'intransigeance. De celle que l'on justifie par une certaine idée de l'exigence due à la "belle ouvrage". Sans concession, elle n'épargnait pas jusqu'à son auteur.

Pierre Dumayet nous avait un jour confié un souvenir de reportage. Pour le magazine "5 colonnes à la une" dont il fut l'un des cofondateurs, il était parti au Chili pour y réaliser une enquête sur les grands propriétaires terriens du pays. Chapeau noir vissé sur la tête et moustache en bataille, un paysan attend les questions du jeune journaliste Dumayet.

"Est ce que cela ferait une différence s'il était le propriétaire de sa ferme ?" Pendant de longues secondes l'homme reste imperturbable. Mais quelque chose d'imperceptible s'est allumé dans ses yeux. Et Pierre Dumayet, qui avait accepté de revisionner la séquence cinquante ans plus tard, de commenter son propre exercice . "Vous voyez bien là, nous disait il, qu'un sourire passe sur son visage. Et regardez, il tourne la tête vers moi, il se réfléchit en quelque sorte dans mon regard, et dans ses yeux on lit clairement le message suivant : mais quel est le con, l'abruti qui peut poser une question pareille ? Mais bien sûr , me dit il dans son mutisme, bien sûr que ça changerait quelque chose, pardi, cela changerait tout !".

Et Dumayet d'éclater de rire ou plutôt de ricaner. Car l'intransigeance de cet homme allait jusqu'à mesurer son émotion. Et c'est cela qui lui permit de réaliser des interviews comme nul autre. Le calme absolu de ce journaliste mettait en confiance, il n'y avait de sa part aucune expression de jugement.

Intransigeance et humilité

Tranquillement, il explorait l'âme de son interlocuteur. L'écrivain Schwartz-Bart ou Marguerite Duras se sont ainsi livrés dans le secret de leur solitude devenue éloquente pour quelques instants. Sans bras de fer aucun, ils avouaient... Et Pierre Dumayet enregistrait pour l'histoire, ces confidences d'artistes. Lui ne leur accordait pas plus d'importance que cela, ou tout au moins quant au rôle qui avait été le sien.

L'intransigeance acompagnait l'humilité de celui qui tente. Et Dumayet a tenté et re-tenté. Un livre comme "Brossard et moi" a quelque chose de l'essai en éprouvette, de l'écriture en labo. Un ovni de l'écriture. Dumayet fut un artisan mécontent perpétuel des autres, du monde et de lui-même. En ces temps d'autosatisfaction, cet exemple est à méditer.