Tombouctou : le jihadiste, accusé de destruction de mausolées, plaide coupable devant la CPI

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 22/08/2016 à 10H14
Mausolée d'Alpha Moya, le 4 février 2016, à Tombouctou (Mali)

Mausolée d'Alpha Moya, le 4 février 2016, à Tombouctou (Mali)

© SÉBASTIEN RIEUSSEC / AFP

Ce procès est le premier pour destruction de patrimoine culturel, le premier pour un jihadiste présumé, le premier lié au conflit malien et le premier où un accusé a annoncé vouloir reconnaître sa culpabilité. Il accusé d'avoir ordonné et participé à la destruction des mausolées classés au Patrimoine mondial de l'humanité à Tombouctou, a plaidé coupable lundi devant la CPI.

"Votre Honneur, j'ai le regret de dire que tout ce que j'ai entendu jusqu'à présent est véridique et reflète les événements", a affirmé Ahmad Al Faqi Al  Mahdi, après la lecture des charges : "je plaide coupable". "Je demande leur pardon et je leur demande de me considérer comme un fils ayant égaré son chemin", a-t-il déclaré. "Je me tiens devant vous dans cette enceinte plein de remords et de regrets", a-t-il ajouté : "je suis fort contrit de mes actes et de tous ces préjudices que cela a causé à mes êtres chers, à mes frères et à ma mère patrie, la République du Mali, et aux membres de l'humanité aux quatre coins du monde".

Reportage : L.Melkonian / M.Hué

Passé des dunes du Sahara à celles de la mer du Nord au pied desquelles se dresse la Cour pénale internationale, le Touareg Ahmad Al Faqi Al Mahdi est accusé d'avoir "dirigé intentionnellement des attaques" contre neuf des mausolées de Tombouctou et contre la porte de la mosquée Sidi Yahia entre le 30 juin et le 11 juillet 2012. Fondée au Ve siècle par des tribus touareg, tirant sa prospérité du commerce caravanier, Tombouctou est devenue un grand centre intellectuel de l'islam et a connu son apogée au XVe siècle.

"Détruire les sites et les symboles culturels et religieux de communautés est une agression sur leur histoire"

En tant que chef de la Hisbah, la brigade islamique des moeurs, il aurait ordonné et participé aux attaques contre les mausolées, détruits à coups de pioche, de houe et de burin. "Attaquer et détruire les sites et les symboles culturels et religieux de communautés est une agression sur leur histoire", a affirmé à l'AFP la  procureure Fatou Bensouda : "aucune personne ayant détruit ce qui incarne l'âme et les racines d'un peuple ne devrait pouvoir échapper à la justice".

"Ces bâtiments étaient les plus connus de Tombouctou et faisaient partie de son héritage historique, ils faisaient partie de l'histoire du Mali et de celle du monde", a affirmé la procureure Fatou Bensouda. "C'est un crime qui porte un coup aux valeurs universelles que nous devons tous protéger", a-t-elle ajouté. "Ce qu'il s'est passé à Tombouctou est une page noire dans l'histoire de la ville".

Le procès devrait durer une semaine, ont indiqué les juges. Présenté comme un "homme intelligent, raisonnable, un intellectuel", l'accusé veut plaider coupable car il est "un musulman qui croit en la justice", a assuré son avocat, Mohamed Aouini, lors d'une audience en juin. Transféré par le Niger à la fin de l'année 2015, l'accusé veut également "demander pardon aux habitants de Tombouctou et au peuple malien", avait ajouté l'avocat.

'Shérif' islamique

L'accusation affirme que cet homme était un membre d'Ansar Dine, qui fait partie des groupes jihadistes liés à Al-Qaïda qui ont  contrôlé le nord du Mali pendant environ dix mois en 2012, avant d'être en grande partie chassés par une intervention internationale déclenchée en janvier 2013.  Versé depuis son plus jeune âge dans l'étude du Coran, cet ancien directeur d'école, né vers 1975, est décrit dans la région comme un homme réservé devenu le "shérif de la ville", intransigeant sur les principes et prônant  l'application de la charia. 

Les personnages vénérés enterrés dans les mausolées valent à Tombouctou son surnom de "Cité des 333 saints" qui, selon des experts maliens de l'islam, sont considérés comme les protecteurs de la ville, susceptibles d'être sollicités pour des mariages, pour implorer la pluie ou lutter contre la disette..Ce sont ces rites, contraires à leur vision rigoriste de l'islam, que les jihadistes ont tenté d'éradiquer, avant d'en venir à la destruction des mausolées, selon l'accusation. En visite sur place début août, la directrice de l'Unesco Irina Bokova a assuré : "la question de Tombouctou me tient beaucoup à coeur". "Il y a des choses que je n'oublierai jamais, la destruction des mausolées, les mosquées saccagées, les manuscrits brûlés", avait-elle ajouté.