Musée Guimet : à la naissance du mythe d’Angkor

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 18/10/2013 à 10H51
Moulage d'un bas-relief d'Angkor Vat (première moitié du XIIe siècle). Détail du Barattage de l'Océan de Lait (mythe de l'hindouisme): les asuras (esprits) tenant la tête du serpent Vasuki. 

Moulage d'un bas-relief d'Angkor Vat (première moitié du XIIe siècle). Détail du Barattage de l'Océan de Lait (mythe de l'hindouisme): les asuras (esprits) tenant la tête du serpent Vasuki. 

© D.R.

Dans une magnifique exposition, le musée Guimet à Paris revisite le mythe d’Angkor qui s’est construit notamment en France au XIXe siècle et au début du XXe grâce à un explorateur français, Louis Delaporte (1842-1925). Il présente notamment de fort réalistes moulages de parties de temples aujourd’hui disparues. Des moulages redécouverts et sauvés tout récemment.

Reportage : JY.Blanc, A.Marguet, M.Marini
L’art khmer est resté «comme la plus belle expression du génie humain dans cette vaste partie de l’Asie qui s’étend de l’Indus au Pakistan», écrivait Louis Delaporte à l’issue de sa première visite sur le site des célèbres temples cambodgiens. Un jugement d’avant-garde qui  mettait ces monuments sur le même plan que les chefs d’œuvre grecs, romains et égyptiens à une époque où pour les savants, rien n’existait en dehors du bassin méditerranéen. Il est d’autant plus surprenant qu’à l’origine, Louis Delaporte était tout sauf un spécialiste.

Il convient de replacer son aventure dans son contexte historique, celui de la formation de l’empire colonial: en 1863, le Cambodge est devenu un protectorat français. Trois ans plus tard, ce jeune marin est recruté comme… dessinateur (il a ce talent) pour participer à une mission chargée d’explorer la navigabilité du Mékong. Mission qui va séjourner à Angkor.
 
Pour l’enseigne de vaisseau Delaporte, ce séjour est un véritable choc émotionnel. A partir de là, il va consacrer sa vie aux temples. Le marin-dessinateur est l’un des premiers Occidentaux à comprendre la portée du site, capitale du royaume khmer du IXe au XVe siècles de notre ère avant d’être abandonnée. «Pour autant, les lieux n’étaient pas tombés dans l’oubli. Ils restaient connus des souverains et de la population. Par la suite, les Occidentaux se sont persuadés qu’ils les avaient redécouverts», explique Pierre Baptiste, conservateur en chef à Guimet et co-commissaire de l’exposition.
Vue (quelque peu idéalisée...) du perron sud de la terrasse des Eléphants à Angkor, par Louis Delaporte. Mine graphite, aquarelle, rehauts de blanc et de peinture dorée sur papier vélin.

Vue (quelque peu idéalisée...) du perron sud de la terrasse des Eléphants à Angkor, par Louis Delaporte. Mine graphite, aquarelle, rehauts de blanc et de peinture dorée sur papier vélin.

© D.R.
 
Moulages des temples
Louis Delaporte réalise des croquis et des aquarelles des monuments, les premiers du genre. Des dessins très minutieux présentés dans l’exposition. «Comme cela était souvent le cas à cette époque, il y décrit la réalité de manière objective, tout en y a joutant une part d’interprétation. Ce qui lui sera reproché dans les années 20-30 : on estimera alors que ces travaux n’avaient pas de valeur scientifique», observe le commissaire.
 
L’accusation est injuste. Car s’il n’appartient pas à la communauté des savants d’alors, Delaporte a bien une démarche scientifique. «Lui-même était très modeste et reconnaissait qu’il n’était pas spécialiste. Mais par ses travaux, il a cherché à comprendre le fonctionnement du site. Ce n’était pas un chercheur de trésors», remarque Pierre Baptiste.  

En 1873 et 1881-1882, l’explorateur organise de nouvelles expéditions au Cambodge. Il prend alors des photos, fait réaliser des plans. Et des milliers de moulages très précis d’éléments de temples à l’échelle un, c'est-à-dire réelle. Ces moulages se révèlent aujourd’hui très précieux. Ils permettent de conserver la reproduction de parties essentielles qui ont disparu. Exemple : cette section du bas-relief des Cieux et Enfers, qui appartient au monument central d’Angkor Vat, le plus connu de tous. La pièce originale s’est effondrée, ce qui a provoqué des dégâts irréversibles. Elle a par la suite été remontée. Grâce au moulage, le visiteur peut admirer de fins visages de femmes à la poitrine très ronde.

Avec l’autorisation des autorités cambodgiennes, Louis Delaporte a aussi récupéré des sculptures cassées par des pilleurs et tombées par terre. «Il n’a jamais pillé ni découpé quoi que ce soit», insiste Pierre Baptiste.
 
Moulage d'un bas-relief d'Angkor Vat (première moitié du XIIe siècle): détail de la scène des Cieux et des Enfers avec une élus dans son palais.

Moulage d'un bas-relief d'Angkor Vat (première moitié du XIIe siècle): détail de la scène des Cieux et des Enfers avec une élus dans son palais.

© DR
Au prix de multiples difficultés de transport, l’ancien enseigne de vaisseau a rapporté à Paris toutes ces pièces. A commencer par les quelque 1500 moulages (qui représentent 500 m2 de plâtre !). Il les a alors proposés au musée du Louvre qui les a dédaignés: ses responsables n’ont pas jugé l’art khmer digne du prestigieux musée…
 
Expositions universelles et coloniales
Par la suite, les moulages seront montrés lors des expositions universelles et coloniales. Ils y feront une forte impression auprès du grand public. Et contribueront largement à donner naissance au mythe d’Angkor.
 
De leur côté, les autorités savent reconnaître les mérites de l’explorateur. Les éléments rapportés lors de ses expéditions et celles de ses collaborateurs sont finalement présentés au musée indochinois du Trocadéro à Paris, dont Delaporte devient le conservateur. Mais il meurt en 1925. Dans la décennie qui suivra, le musée sera démantelé. Les sculptures rejoignent Guimet. Tandis que les moulages, passés de mode, sont mis en caisse. Les plus gros sont sciés… «Les spécialistes préférant des originaux au nom de l’authenticité des œuvres d’art», regrette le commissaire. 
 
Les reproductions seront ensuite (fort mal) entreposées dans plusieurs lieux avant d’être abandonnées dans les caves de l’abbaye de Saint-Riquier (Somme). Au début du XXIe siècle, elles y sont redécouvertes dans un état lamentable, rongés notamment l’eau. Guimet a entrepris leur restauration : «Nous avons sauvé entre 60 et 70 % des pièces», raconte Pierre Baptiste. L’exposition offre ainsi l’occasion de les découvrir et de comprendre tout l’intérêt qu’elles représentent.
Buste du roi khmer Jayavarman VII (fin XIIe-début XIIIe), propriété du Musée national à Phnom Penh.

Buste du roi khmer Jayavarman VII (fin XIIe-début XIIIe), propriété du Musée national à Phnom Penh.

© AFP - Hemis.fr - Torrione Stefano
Pour l’occasion, le musée des Arts asiatiques a également puisé dans ses propres collections. Et fait venir de fort belles statues du musée national du Cambodge à Phnom Penh. A commencer par celle attribuée à Jayavarman VII, un des grands rois khmers (fin XIIe-début XIIe). On peut ainsi admirer ce souverain, conquérant du Vietnam, Siam et Laos voisins, les yeux clos, en train de méditer. Une manière d’exprimer la doctrine bouddhique de la compassion. Et de dire à son peuple : «Je suis capable de souffrir comme toi»

Angkor, naissance d'un mythe, du 16 octobre 2013 au 13 janvier 2014
Musée national des arts asiatiques-Guimet, 6 place d'Iéna, 75116 Paris; 01 56 52 53 00