Le Marais, quartier populaire devenu ultra-branché

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 29/12/2015 à 17H03
Paris, le Marais, juillet 2013. À l'angle de la rue de Sévigné et de la rue des Francs-Bourgeois

Paris, le Marais, juillet 2013. À l'angle de la rue de Sévigné et de la rue des Francs-Bourgeois

© Miguel Medina / AFP

En l'espace d'un demi-siècle, le Marais, l'un des plus anciens quartiers de Paris, est devenu une marque. Cosmopolite, populaire, longtemps considéré comme insalubre, il rime désormais avec magasins de mode branchés, bars gays, art contemporain et locations Airbnb. Une exposition au musée Carnavalet décrit cette transformation.

Depuis le 4 novembre, et jusqu'au 28 février 2016, l'exposition "Le Marais en héritage(s)" retrace "50 ans de sauvegarde depuis la loi Malraux", relatant la mutation du quartier depuis son classement en "secteur sauvegarde" en 1964.

"Aujourd'hui, le Marais ce sont 126 hectares (1,2% de Paris) où vivent 30.000 habitants et qui accueillent 130.000 travailleurs par jour et 30 millions de touristes par an", résume auprès de l'AFP Valérie Guillaume, directrice du musée Carnavalet et commissaire de l'exposition, qui réunit de nombreux plans, photos, dessins, lettres, enseignes...

Le Marais a failli disparaître

Pourtant, le Marais l'a échappé belle. Pénalisé par sa mauvaise réputation - insalubre, interlope - le quartier était promis aux ardeurs des modernisateurs inspirés par Le Corbusier. Leur programme : élargir les rues et remplacer de nombreux bâtiments par des jardins. En 1941, ils se focalisent notamment sur l'îlot 16, un des 17 quartiers répertoriés pour leur nombre de décès par tuberculose.

À ceux qui voulaient rayer le quartier de la carte, s'opposent à eux les défenseurs du vieux Paris, qui vantent le "pittoresque des rues étroites et la familiarité des petites gens vaquant à leurs occupations journalières", rappelle l'historienne Isabelle Backouche dans le catalogue de l'exposition.

"Merveilleusement cosmopolite"

"Merveilleusement cosmopolite", c'est ainsi que le sociologue Edgar Morin, résident de la rue des Blancs-Manteaux, évoque la population du Marais au début des années 60 : des Juifs, des Arabes travaillant aux Halles, des Chinois de la concession française de Shanghai, et une "petite colonie martiniquaise".

Un quartier multiethnique, industrieux et très peuplé. Lors de l'élaboration du premier plan de mise en valeur et de sauvegarde, il détient la plus forte densité de Paris, avec 82.000 habitants et compte 7.000 entreprises qui emploient 40.000 salariés.

Premier secteur sauvegardé de France

En 1964, le Marais devient le premier secteur sauvegardé de France, dans le cadre de la célèbre Loi Malraux, dont le concept revient en fait à Pierre Sudreau, ministre de la Construction. La délimitation précise du périmètre n'intervient qu'en 1965.

Selon la loi, un quartier sauvegardé est soumis à "des règles particulières en raison de son caractère historique, esthétique, ou de nature à justifier la conservation, la restauration et la mise en valeur de tout ou partie d'un ensemble d'immeubles".

Dans la foulée, un plan de protection et de mise en valeur du Marais est préparé à la fin des années 60 par les architectes Louis Arretche, Michel Marot et Bernard Vitry. Fruit d'un minutieux travail d'analyse, "il prévoit aussi bien la conservation de l'image du vieux quartier que l'adaptation de l'habitat à la vie moderne", analyse l'architecte Enrico Chapel.

Il concède cependant des aménagements importants à la circulation automobile - voies de transit, élargissement de certaines rues - prévoyant même un parking place des Vosges. Ironie du sort, le plan vouait à la destruction l'établissement industriel de la Société des cendres, avec sa cheminée de briques rouges, devenu depuis un an et demi, après une méticuleuse restauration, le magasin amiral d'une grande marque de vêtements japonaise.

Présentation de l'expo au musée Carnavalet (novembre 2015)

Aujourd'hui, les touristes s'approprient le quartier 

Aujourd'hui, que reste-t-il du Marais ? En 2014, une enquête a montré que le quartier accueillait "davantage de touristes, venus via les plateformes numériques de locations saisonnières d'appartements, qu'il n'a de résidents", souligne Valérie Guillaume auprès de l'AFP.

Paris est la deuxième destination de la plateforme Airbnb dans le monde, ce qui a généré en 2012-2013 un chiffre d'affaires de 240 millions de dollars. Une transformation qui oblige "les locataires les plus privilégiés socialement et aux revenus les plus élevés à partir à leur tour", note le philosophe allemand Wolfgang Scheppe dans un texte du catalogue.


Une conférence autour de l'exposition par Valérie Guillaume :
Conférence de Valérie Guillaume, commissaire de l'exposition, le 3 décembre 2015 au salon Bouvier du musée Carnavalet