Le combat des Amérindiens contre la mise aux enchères de leurs objets sacrés

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 25/05/2016 à 11H44
Kurt Riley, gouverneur de la tribu Acoma, s'exprime sur la vente aux enchères d'objets sacrés indiens, lors d'une conférence au Smithsonian National Museum, à Washington, le 24 mai 2016.

Kurt Riley, gouverneur de la tribu Acoma, s'exprime sur la vente aux enchères d'objets sacrés indiens, lors d'une conférence au Smithsonian National Museum, à Washington, le 24 mai 2016.

© Andrew Harnik / AP / Sipa

Depuis des années, des tribus amérindiennes se battent contre la mise en vente de leurs objets sacrés aux enchères, aux États-Unis mais aussi en France. Cette fois, c'est la tribu d'Acoma Pueblo, dans l'État du Nouveau Mexique, et la tribu de la Hoopa Valley, en Californie, qui réclament l'annulation d'une vente de 500 pièces la semaine prochaine à Paris, ainsi que leur restitution.

"Ce ne sont pas des œuvres d'art", explique le gouverneur de la tribu Acoma, Kurt Riley. "Ce sont des pièces religieuses qui nous sont chères. Et quand elles partent, c'est comme si on nous enlevait une partie de nous-mêmes."

Ces tribus sont soutenues par le musée des Amérindiens à Washington et par les ministères américains de l'Intérieur et des Affaires étrangères. La maison d'enchères Eve n'a pas répondu aux sollicitations de l'AFP.

"En l'absence d'un dossier clair et du consentement des tribus elles-mêmes, ces objets ne devraient pas être vendus", a affirmé Mark Taplin du Bureau des affaires culturelles au département d'État lors d'une conférence de presse mardi à Washington.

Depuis le début de ces ventes en 2013, lLes autorités américaines discutent avec leurs homologues françaises "mais je dois dire que nous attendons toujours une réponse de la partie française", a ajouté Mark Taplin.

Une bataille juridique et culturelle

La bataille est à la fois juridique et culturelle. La vente d'objets sacrés de tribus indiennes aux États-Unis est très restreinte voire illégale, selon les objets concernés et l'endroit où ils ont été trouvés. Et les tribus affirment que ces ventes sont très offensantes car elles exposent publiquement des objets sacrés. "Ces pièces font partie de notre vie quotidienne et elles sont pour certaines occasions utilisées dans des cérémonies", rappelle Kurt Riley.

Le trafic est devenu plus facile grâce à internet, mais "nous avons réussi aux États-Unis à récupérer certains objets. C'est en France qu'ils ne sont pas sensibles à nos arguments", affirme le responsable de la tribu Acoma.

La France hermétique aux réclamations amérindiennes

Depuis 2013, plusieurs ventes aux enchères d'objets amérindiens ont été organisées dans la capitale française. En juin 2014, neuf masques de la tribu Hopi se sont vendus pour 137.313 euros, dont un masque du XIXe siècle qui a trouvé acquéreur pour 37.500 euros.

La justice française a établi que ces ventes étaient légales et a refusé de les annuler quand les tribus ont saisi les tribunaux. Mais pour les tribus, il s'agit d'une offense à leur religion et à leur culture qui réveille le souvenir des colons pillant ces mêmes objets sacrés.

Action de représentants d'Indiens Navajos contre la vente d'objets sacrés amérindiens à Paris, le 15 décembre 2014

Action de représentants d'Indiens Navajos contre la vente d'objets sacrés amérindiens à Paris, le 15 décembre 2014

© Bertrand Guay / AFP

Les masques vendus en 2014 sont par exemple considérés comme des êtres vivants par les Hopi et portés par des danseurs lors de cérémonies religieuses. Bambi Kraus, de la National Association of Tribal Historic Preservation Officers, explique que son association a recensé toutes les ventes et découvert "des choses dont (on) ne connaissait même pas l'existence et qui sont maintenant vendues à l'étranger".

Conroy Chino, un consultant des Amérindiens de la tribu Acoma, assure avoir essayé d'expliquer la position des tribus au Conseil des ventes français, qui régule les enchères, mais ce dernier a répondu que les tribus amérindiennes n'avaient pas de fondement juridique sur le sol français. "Nous sommes atterrés", ajoute le consultant. "Cela crée un marché noir où les autorités françaises n'ont pas les moyens d'annuler" les ventes.

Dans une lettre aux autorités américaines début mai, Kurt Riley a expliqué que beaucoup des 443 objets mis en vente à Paris proviennent des tribus "Hopi, Zuni, Acoma, ou d'anciens peuples qui vivent dans nos provinces culturelles respectives et avec lesquels nous avons un lien fort et profond".

L'ambassade des États-Unis à Paris a essayé d'intervenir. En 2014, elle a organisé une table-ronde d'information sur la signification religieuse et culturelle de ces objets. En 2013, l'ambassade avait demandé d'annuler une autre vente de la maison Eve, arguant que les tribus devaient examiner ces objets pour voir s'ils ne pouvaient pas être protégés par une convention de l'Unesco contre le trafic illégal de biens culturels.

Mais la maison d'enchères avait défendu sa vente, affirmant qu'"aucune loi américaine n'était violée". Et la vente a eu lieu, rapportant 520.375 euros pour 24 masques Hopi.

Les lois fédérales US protègent les objets mais n'interdisent pas l'exportation

Les États-Unis disposent de deux lois fédérales, adoptées en 1990 et en 1979, qui protègent les objets amérindiens. Mais elles n'interdisent pas explicitement leur exportation. Un élu du Nouveau Mexique, Steve Pearce, a soumis un texte à la Chambre des représentants pour demander aux agences fédérales d'en faire davantage contre le vol de ces objets, ainsi que leur trafic, sur le sol américain ou à l'international.