L'aventure moderne d'un bateau vieux de 3500 ans

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 09/03/2012 à 10H33
Le bateau de l'âge du Bronze dans une galerie spéciale du musée de Douvres

Le bateau de l'âge du Bronze dans une galerie spéciale du musée de Douvres

© Anne Lehoërff pour Boat 1550 BC

Il y a 20 ans, des archéologues britanniques mettaient au jour à Douvres, lors de travaux routiers, un bateau de l’âge du Bronze (1550 avant notre ère), long de 14 m. Lequel permettait déjà de traverser la Manche, à une époque où les échanges étaient fréquents avec le continent…

Ce jour de septembre 1992, le hasard a bien fait les choses. Keith Parfitt, archéologue du Canterbury Archeological Trust (CAT), s’affaire sur le chantier. «J’ai décidé de ne pas déjeuner à la même heure que d’habitude. Et c’est précisément à l’heure où j’aurais dû m’arrêter que j’ai vu les premiers bouts de bois», raconte-t-il aujourd’hui. A quoi tiennent parfois les découvertes exceptionnelles…

Exceptionnelle, celle-ci l’est assurément. Le bateau, en l’occurrence sa partie arrière, reposait sous 6 m de sédiments qui lui ont permis de parvenir jusqu’à nous. Conservé sur un peu plus de 9 m de long, il devait mesurer entre 14 et 18 m de long à l’origine, pour 3 m de large.

Du point de vue de l’architecture navale, il s’agit d’une embarcation très aboutie. «Elle est composée de planches de chênes ‘cousues’ entre elles par des cordages en if. L’étanchéité était assurée par des mousses», précise Marc Talon, directeur de projet à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP, France). Seize hommes la manœuvraient au moyen de pagaies.

Le bateau en cours de dégagement lors des fouilles en 1992

Le bateau en cours de dégagement lors des fouilles en 1992

© Canterbury Archeological Trust

L’extraction des bois, imbibés d’eau, était techniquement difficile. Dans le même temps, il fallait aller vite, la pression des aménageurs pesant sur les archéologues. Ceux-ci ont finalement décidé de découper l’embarcation… en 32 morceaux. «Sortir l’épave nous a pris 14 jours en travaillant de 6 heures du matin à 22 heures le soir. C’était très émouvant de toucher du bois couleur de miel, qui dès qu’on lui enlevait sa gange, devenait noir en quelques secondes», se souvient Peter Clark, directeur adjoint du CAT et véritable cheville ouvrière de l’aventure.

La reine, toute de rose vêtue…
Il a ensuite fallu traiter le bateau pour assurer sa conservation. Puis est venu le temps de la reconstitution et de l’interprétation avec des spécialistes, ce qui a pris des années. «J’ai notamment collaboré avec le Danois Olof Crumlin-Pedersen, une sommité mondiale décédée en décembre dernier. Nous avons travaillé ensemble les deux derniers jours de sa vie, alors qu’il se trouvait à l’hôpital», poursuit le responsable du CAT.

Entre temps, le bateau avait été installé dans une galerie du musée de Douvres, spécialement aménagé à cet effet. Galerie inaugurée le 22 novembre 1999 par sa Majesté la reine Elisabeth en personne, toute de rose vêtue. Gants compris…

L’importance de la découverte justifie ce traitement d’exception. Une découverte qu’il convient d’inscrire dans un contexte plus large. «Celle-ci est intervenue à un moment où le développement des fouilles préventives dans le sud de l’Angleterre, le nord de la France et sur le littoral belge a permis de renouveler les informations sur l’âge de Bronze» (2300-800 avant notre ère), explique Anne Lehoërff, maître de conférences à l’université Lille 3.

Les spécialistes ont ainsi constaté, pour les trois régions, de nombreuses similitudes dans l’habitat, les pratiques funéraires, les outils et la céramique. «Ce qui signifie qu’il y avait, il y a 3500 ans, une même identité régionale des deux côtés de la Manche. Cet espace maritime était un espace d’échanges et ne constituait pas une frontière, comme aujourd’hui», poursuit l’universitaire.

Projet européen
Pour mieux cerner une période particulièrement mal connue, archéologues français, britanniques et belges ont monté un projet financé par l’Union européenne (pour un montant de 2 millions d’euros). Animé par Anne Lehoërff, il s’intitule «Boat 1550 BC» (en clair : bateau 1550 avant J.-C.).

Un charpentier de marine en train de travailler sur la réplique du bateau

Un charpentier de marine en train de travailler sur la réplique du bateau

© France Télévisions - Laurent Ribadeau Dumas
Dans ce cadre, des architectes de marine ont entrepris, juste à côté du musée de Douvres, la reconstitution du bateau à l’échelle 1/2. Reconstitution réalisée en planches de chêne, uniquement avec... des copies d’outils de l’époque ! Cette réplique sera mise à l’eau début mai et constituera le clou d’une exposition qui sera présentée successivement, à partir de juin, à Boulogne-sur-Mer, Velzeke (Belgique) et Douvres. Le bateau est donc ainsi au cœur des préoccupations des chercheurs des trois pays. «Cette découverte a changé ma vie», raconte Peter Clarke qui vit avec l’embarcation depuis deux décennies. Tout cela parce que son collègue Keith a, un jour, différé l’heure d’un déjeuner…