L'art kanak, invité d'honneur du Quai Branly

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 14/10/2013 à 18H11
L'exposition "Kanak" au musée du Quai Branly

L'exposition "Kanak" au musée du Quai Branly

© Jérôme Mars / JDD / SIPA

Le Quai Branly rend hommage à la culture des Kanaks de Nouvelle-Calédonie, avec une exposition-événement qui nous montre de magnifiques pièces rituelles, pour la plupart du XIXe siècle et parfois inédites. En contrepoint, elle nous raconte aussi les révoltes et la résistance de ce peuple face à la colonisation française (du 15 octobre 2013 au 26 janvier 2014).

Reportage de B. Lassauce, J.C. Duclos, G. Danré


La dernière grande exposition sur le patrimoine kanak remonte à 1990. Depuis "De jade et de nacre", qui avait été présentée à Nouméa puis à Paris, on a trouvé de nouveaux objets, parfois oubliés dans les collections de musées. Et depuis, l’ethnologue Roger Boulay, co-commissaire de l’exposition, a fait un inventaire complet des oeuvres kanakes dans les collections européennes.
 
Alors qu’un processus d’autodétermination de la Nouvelle-Calédonie doit s’ouvrir prochainement, l’exposition du Quai Branly propose 300 pièces et documents, dont certains inédits. Beaucoup sont issues de la collection kanak du musée du Quai Branly (une des plus grandes, 3000 objets) ou viennent des musées de Nouvelle-Calédonie mais aussi de musées européens.
Applique de porte de case, bois de houp

Applique de porte de case, bois de houp

© Musée de Nouvelle-Calédonie, Nouméa, Nouvelle-Calédonie / Eric Dell'Erba
 
De canaque à kanak
Vingt-cinq ans après le drame de la grotte d’Ouvéa et les négociations qui ont suivi, "il y a une fierté à voir le nom ‘kanak’ placardé partout" dans Paris, a déclaré Emmanuel Kasarhérou, co-commissaire de l’exposition et premier directeur du centre culturel Tjibaou à Nouméa.
 
D’abord, il faut dire d’où vient ce nom, kanak. Il signifie "homme" dans la langue d’Hawaï et a été repris, de façon péjorative par les navigateurs occidentaux pour désigner les habitants de Nouvelle-Calédonie. Alors que, en France, on l’écrivait "canaque", ceux-ci ont voulu se le réapproprier en en changeant la graphie. Et depuis Ouvéa on écrit "kanak".
 
L’exposition se déroule d’ailleurs sur deux axes : en face des pièces qui racontent la culture kanake, en "reflet", des documents attestent de la vision occidentale sur les kanaks et de son évolution, depuis la colonisation.
Hache-ostensoir, Nouvelle Calédonie (jadéite, bois sculpté, coquillage, graines, cordelettes de fibres végétales et de poils de chauve-souris roussette)

Hache-ostensoir, Nouvelle Calédonie (jadéite, bois sculpté, coquillage, graines, cordelettes de fibres végétales et de poils de chauve-souris roussette)

© Musée du quai Branly, photo Patrick Gries
 
Un art de la parole
Le visiteur est accueilli, au son des flûtes, par une série d’appliques de portes de cases. Ces énormes pièces qui évoquent les défunts sont sculptées dans des troncs d’arbres renversés par les vents, dont la chute rappelle celle du mort.
 
De nombreux objets ont été détruits à la fin du XIXe siècle, d’où l’importance de ceux qui ont été emportés en Europe. L’exposition souligne le rôle de la parole dans la culture kanake, dont 90% du patrimoine est immatériel.
 
Une parole qui est créatrice, qui sert à invoquer, à haranguer, à chanter. Le chef, grand aîné, incarne la parole du groupe et monte sur une échelle à ignames pour la dispenser, une hache ostensoir à la main. Les haches sont des pièces exceptionnelles et typiques, faites d’un disque de pierre verte (néphrite) polie, montée sur un manche vertical tressé.
Masque Kanak en fibres végétales, plumes, cheveux, bois sculpté, pigments, détail (restauré grâce au soutien de la Fondation BNP Paribas)

Masque Kanak en fibres végétales, plumes, cheveux, bois sculpté, pigments, détail (restauré grâce au soutien de la Fondation BNP Paribas)

© Musée du Quai Branly, photo Claude Germain
 
Colonisation et révoltes
L’Anglais James Cook est le premier, avant le Français Antoine Bruni d’Entrecasteaux, à poser le pied en Nouvelle-Calédonie, en 1774. Ce premier contact est plutôt curieux et respectueux. Plus tard, la colonisation sera brutale. Les autochtones sont chassés de leurs terres au profit de colonies de peuplement. Des révoltes sont brisées dans le sang, comme l’insurrection de 1878, menée par le chef Ataï. Une photo et un moulage de sa tête, coupée et envoyée en France, évoquent la mémoire de celui qui est resté un symbole de résistance, comme le montre une photo d’abribus décorée de son visage.
 
Les colonisateurs cultivent une image exotique négative. Le Journal des voyages, en 1878, publie une gravure représentant "les anthropophages de la Nouvelle-Calédonie" dévorant un membre humain à pleines dents. Les expositions universelles exhibent des Kanaks, les présentant comme des sauvages polygames et cannibales. Ca finit par faire scandale en 1931 et le village kanak de l’exposition est fermé.
 
L’igname et le taro, chair des ancêtres
Quelques personnes se sont réellement intéressées aux Kanaks, comme le pasteur Maurice Leenhardt qui a fait une véritable œuvre d’ethnologue au tout début du XXe siècle et montré la richesse de leurs langues. Ou Louise Michel, déportée en Nouvelle-Calédonie, où elle a donné des cours aux Kanaks et défendu l’insurrection de 1878 alors que la plupart des communards soutenaient le colonisateur.
 
Mais revenons aux pièces kanakes : la grande case est un lieu primordial de la culture kanake, autour de laquelle la société s’organise. Des flèches faîtières, des poteaux centraux, sculptés, l’évoquent, ainsi que des photos.
 
L’igname et le taro, chair des ancêtres, et symboles masculin et féminin, illustrent le lien au végétal. Des pierres magiques en forme de tubercule servent à appeler des récoltes abondantes. On ne peut blesser l’igname, plante sacrée, avec un couteau et on la coupe avec des instruments de nacre ou de bois.
 
Des masques spectaculaires
Les anciens Kanaks utilisaient comme armes des massues et casse-têtes phallomorphes très particuliers. Autre curiosité, ces masques énormes sculptés eux aussi dans du bois, qui apparaissent lors de fêtes ou de cérémonies. Ils sont coiffés de vrais cheveux, ceux des "deuilleurs", qui les ont laissé pousser pendant six mois après le décès du chef avant de les couper.
 
Après un hommage au leader indépendantiste Jean-Marie Tjibaou par le slammer Paul Wamo, on finit par un pied de nez à l’histoire, avec les robes de mission revisitées par l’artiste Stéphanie Wamytan. Elles avaient été imposées aux Kanaks pour couvrir leur nudité, insupportable aux yeux des missionnaires. Ces "robes libérées" les transforment en instruments de l’expression de l’identité kanake.
 
L’exposition sera à Nouméa au printemps prochain.
 
Kanak, l’art est une parole, musée du Quai Branly, Paris 7e
Tous les jours sauf lundi
Mardi, mercredi et dimanche : 11h-19h
Jeudi, vendredi et samedi : 11h-21h
Tarifs : 7€ / 5€
Du 15 octobre 2013 au 26 janvier 2014