Vu du front : visions de la Grande Guerre par ceux qui l'ont vécue aux Invalides

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 30/10/2014 à 11H47
Georges Scott (1873-1943) : Effet d’un obus dans la nuit ou La Brèche, avril 1915, 1915. Encre et pastel avec rehauts de gouache sur papier

Georges Scott (1873-1943) : Effet d’un obus dans la nuit ou La Brèche, avril 1915, 1915. Encre et pastel avec rehauts de gouache sur papier

© Paris, musée de l’Armée.

Dans le cadre des commémorations de la Première guerre mondiale, le musée de l'Armée des Invalides donne une magnifique exposition jusqu'au 25 janvier, où sont exposés des toiles, dessins, photographies, conçus par des acteurs du conflit. Les cimaises sont fortement chargées d'émotions, d'histoire et d'expériences vécues. Un parcours qui va des prémices de la guerre jusqu'à son après : édifiant.

"Vu du front - Représenter la Grande Guerre" est répartie en quatre sections. : "Voir la guerre avant 1914", "La confrontation avec la réalité de la guerre", "Face à la guerre longue", "La mémoire du front".
Jacques Villon (Gaston Duchamp, dit) (1875-1963) : "Soldats en marche", 1913, Huile sur toile

Jacques Villon (Gaston Duchamp, dit) (1875-1963) : "Soldats en marche", 1913, Huile sur toile

© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Georges Meguerditchian / Service de presse ©Adagp, Paris 2014
"Voir la guerre avant 1914"
L'émulation de l'entrée en guerre en août 14 est non seulement préparée par un esprit de revanche après la défaite de la guerre de 1870 qui a amputé la France de l'Alsace et de la Lorraine, mais également d'autres conflits qui ont fait l'objet d'une riche iconographie.

Ainsi la Guerre des Boers, la guerre russo-japonaise et les guerres balkaniques (déjà) ont été largement représentées en peinture, photographies et dans la presse illustrée de l'époque. Cette iconographie participait  d'un imaginaire collectif, introductif à un conditionnement pour une entrée en guerre.
Maxime Le Forestier : "Les Lettres"
Parmi ces œuvres, l'on retiendra en 1913 "Soldats en marche" de Jacques Villon pour l'avant-gardisme de sa mise en forme et l'évocation que le tableau inspire du départ des premiers soldats sur le front en août 14.
François Flameng (1856-1923) : "Guetteurs allemands équipés de cuirasses de tranchées et de masques à gaz", août 1917 - Crayon et aquarelle, avec rehauts de gouache, sur papier 

François Flameng (1856-1923) : "Guetteurs allemands équipés de cuirasses de tranchées et de masques à gaz", août 1917 - Crayon et aquarelle, avec rehauts de gouache, sur papier 

© Paris, musée de l’Armée
"La confrontation avec la réalité de la guerre"
On a souvent évoqué le départ "la fleur au fusil" des soldats français ou allemands qui voulaient en découdre dans une guerre courte en août 1914. Cet enthousiasme a été revu bien à la baisse depuis. L'abandon des familles, du travail au champ, l'Allemagne comme la France étant encore très agricoles, enchantent bien moins qu'on a pu le dire.

Sur le terrain, la guerre devient une nouvelle réalité. Surtout pour les Français. L'Etat-major approche le conflit sur les bases des guerres du XIXe siècle. Les soldats français sont vêtus de pantalons rouges, coiffés d'une casquette qui en font des cibles toutes choisies, alors que les Allemands sont habillés en vert de gris qui se confond avec la terre. Leur casque à pointe est conçu pour dévier les coups de baïonnette ou de sabre sur le crâne. Sans parler de l'armement, les troupes germaniques étant bien mieux équipés, avec de meilleurs fusils, des mitrailleuses plus rapides, le canon de 75 français est aussi concurrencé par un retdoutable 210 allemand. Plus tard, les chars allemands s'avèreront plus véloces que les français. Bientôt les gaz vont faire leur apparition sous l'impulsion allemande.
Cuirasse de tranchée dite "sappenpenzer"

Cuirasse de tranchée dite "sappenpenzer"

© Paris, musée de l'armée
La guerre est devenue technologique. Comme on l'a souvent dit, la France à une guerre de retard, l'expression vient de là, et elle se vérifiera en 1940. L'avancée allemande est fulgurante et les pertes extrêmement lourdes pour arrêter l'avancée germanique jusqu'à Paris. Le mythe de la "voie sacrée" avec les taxis de la Marne est plus une opération de communication qu'une véritable stratégie, mais elle rassemble les Français autour de l'enjeu.

Les Etats-majors dépêchent des artistes peintres et des photographes sur le front afin de rendre compte du conflit. Ce qui est totalement inimaginable aujourd'hui, la tendance étant d'interdire toute image des guerres en cours depuis la couverture de la guerre du Vietnam qui avait démoralisé les Américains.

Avec ces artistes, la guerre apparaît sous le jour de "morts de masse". Les poilus en rendent compte dans des carnets de dessins, mais aussi grâce à des artistes recrutés comme James McBey, Ludwig Detteman, Maurice Denis ou Félix Vallotton. Ils témoignent des combats et de leurs conséquences, sans complaisance.
Georges Victor -Hugo : Polu dans une tranchée 1915-1917

Georges Victor -Hugo : Polu dans une tranchée 1915-1917

© Paris, musée de l’Armée
"Face à la guerre longue"
Rapidement, la guerre de mouvement, avec l'avancée fulgurante allemande repoussée in-extremis par les troupes françaises, se stabilise sur le front de l'Est. Des tranchées sont creusées des deux côtés et les belligérants s'installent dans une guerre de position qui va durer quatre ans.

Pendant ce temps, d'autres fronts se sont ouverts : l'Italie doit faire face aux Autrichiens à ses frontières, la Russie est depuis le début des hostilités en guerre avec l'Allemagne à ses limites occidentales, La Turquie combat les troupes françaises et britanniques dans les Dardanelles, la Roumanie, la Bulgarie sont en guerre…

Le conflit s'enlise, et pour longtemps. La violence des combats transmise dans les œuvres laisse place à l'évocation d'un quotidien des tranchées. Si les combats sont rudes avec des pertes énormes, les moments de relâche sont également nombreux, avec cantonnements, attentes interminables des assauts, gardes et autres patrouilles… Les soldats dessinent, photographient, peignent, écrivent, sculptent. Autant de témoignages d'une douleur astreinte et d'un temps interminable passé dans la boue, la crasse, et la peur. Dans l'absence aussi, des familles, des proches et de l'être aimé.
André Devambez : "Avions fantaisistes" - 1911-1914

André Devambez : "Avions fantaisistes" - 1911-1914

© Beauvais, musée départemental de l'Oise
L'armement devient de plus en plus sophistiqué, avec les gaz notamment qui se généralisent des deux côtés des tranchées, et les masques qui vont avec, pour s'en protéger. Des cuirasses, telles des armures médiévales apparaissent, comme pour rappeler les guerres anciennes. L'aviation se développe et devient un facteur déterminant du conflit, tant dans les combats aériens, aux côtés des dirigeables, que dans les observations de reconnaissance. L'aviation apporte un nouveau point de vue sur le terrain des opérations.  

"La Mémoire du front"
La guerre est devenue un immense chaos dont on ne voit pas poindre la fin. Durant ces quatre ans de belligérance, combattants et artistes, parfois confondus, ont transmis à l'arrière leur vision du conflit. Les actualités en ont rendu compte, des albums de photographies également, des toiles en donnent sens.

La fin de la guerre approche et sa résolution dans l'armistice donne jour à d'autres formes et sujets. Comme le tableau de Jean-Galtier Boissière représentant un défilé de vétérans mutilés. Il semble comme un manifeste pacifiste en témoignant des conséquences sur les hommes des combats. Les anciens combattants de 14-18 seront d'ailleurs les premiers tenants de thèses pacifistes, en qualifiant le Premier conflit mondial de "der des ders". Alors qu'il contenait les prémices du prochain conflit…
Jean Galtier-Boissière : "Fête de la Victoire : le défilé des mutilés" - 1919 

Jean Galtier-Boissière : "Fête de la Victoire : le défilé des mutilés" - 1919 

© Nanterre, Bibliothèque de documentation internationale contemporaine
Les dessins d'André Masson des années 70 bouclent l'exposition. Ils démontrent combien l'expérience de 14-18 peut rester pérenne dans les mémoires. Ce que recoupe ces paroles de l''artiste : "Il a fallu de longs mois pour que 'je revienne à moi', en prenant cette expression dans sa plénitude. Ce moi avait été saccagé pour toujours".

Toiles, dessins, photographies, sculptures, objets, écrits… participent de cette splendide exposition évocatrice d'un temps traumatique qui a laissé plus d'une plaie dans les familles françaises, et autres. Elle est accompagnée de nombreuses activités jeunes public, de colloques, conférences, concerts et rétrospectives filmiques dont la liste se trouve sur le site du musée de l'armées.
Georges Brassens : "La Guerre de 14-18"
Vu du front – Représenter la Grande Guerre
Hôtel des Invalides, Paris
Du 15 octobre 2014 au 25 janvier 2015
Ouvert tous les jours
Du 1er avril au 31 octobre : de 10h à 18h
Du 1er novembre au 31 mars : de 10h à 17h
Tarif : 8,5 euros pour l'exposition, 12 euros, musée et expositions comprises