"Cold Case" version Grèce antique : enquête sur des meurtres datant de 2.500 ans

Par @Culturebox
Publié le 14/07/2017 à 15H39
Squelette d'un homme de la Grèce antique attaché dans le dos, dans un laboratoire de l'École américaine d'archéologie d'Athènes, en vue d'une vaste enquête au long cours (7 juillet 2017)

Squelette d'un homme de la Grèce antique attaché dans le dos, dans un laboratoire de l'École américaine d'archéologie d'Athènes, en vue d'une vaste enquête au long cours (7 juillet 2017)

© Aris Messinis / AFP

À Athènes, une enquête a été ouverte après la découverte d'une centaine de squelettes portant les signes d'une mort violente survenue il y a plus de 2.500 ans. L'enquête tentera notamment de déterminer qui étaient les victimes, et pourquoi elles ont été exécutées.

La scène du crime : une vaste nécropole utilisée du 8e au 5e siècle av. J.-C. dans le quartier balnéaire du Phalère, l'ancien port de la cité grecque. Là, pas de monuments ou d'épigraphes comme dans l'autre cimetière antique athénien du Céramique, mais de simples tombes creusées dans un sol sableux, côtoyant, dans un apparent désordre, des restes de bûchers funéraires et des jarres, les "cercueils" de l'époque pour les nouveaux-nés et jeunes enfants.

80 jeunes hommes enchaînés

C'est dans ce site destiné aux sans-grade de la grande histoire - contrairement au Céramique au pied de l'Acropole - que depuis 2012, les archéologues ont mis au jour d'étranges squelettes. Les mains liées, dans le dos ou sur le ventre, les pieds parfois entravés, certains reposaient même face contre terre comme en forme d'ultime outrage.

Les trouvailles ont culminé au printemps 2016 avec l'ouverture d'une tombe contenant les restes de 80 hommes enchaînés, une découverte "sans équivalent" en Grèce, selon l'archéologue chargée des fouilles, Stella Chrysoulaki. Jeunes et bien nourris, selon les premiers indices fournis par leur dentition, ils étaient alignés sur trois rangées, certains sur le dos, d'autres sur le ventre, cinquante-deux d'entre eux allongés les bras levés.

"Exécution politique"

Achevés d'un coup sur le crâne, ils ont manifestement été victimes d'une "exécution politique", qui a pu être datée, d'après deux pots retrouvés dans la tombe, de 675 à 650 ans av. J.-C., explique Stella Chrysoulaki. Cette période "est celle de la formation de la cité-État et de la transition vers la démocratie, sur fond de forts troubles politiques, de tensions entre tyrans, aristocrates et classes laborieuses", relève la bioarchéologue Eleanna Prevedorou, qui mène l'enquête "médico-légale" sur ces morts antiques à l'École américaine d'archéologie d'Athènes.

Selon une hypothèse envisagée par les archéologues, sur la base des récits des auteurs antiques Hérodote et Thucydide, les défunts pourraient être les partisans de l'aristocrate et ex-champion olympique Cylon, massacrés par le puissant clan rival des Alcméonides après une tentative ratée d'imposer une tyrannie.

Les méthodes de la police scientifique seront utilisées

Pour tenter de résoudre l'affaire, "nous allons employer en gros toutes les méthodes rendues célèbres par les séries télévisées de police scientifique", s'amuse Panayotis Karkanas, directeur de l'ultra-moderne laboratoire Malcom Wiener abrité par l'École américaine. Une batterie d'analyses, génétiques, radiographiques, isotopiques .... doit être déployée pour recueillir tous les indices: âges, possibles liens de parenté, origines géographiques, état de santé, niveau socio-économique.
Un conservateur en archéologie travaille sur un crâne humain à l'École américaine d'archéologie d'Athènes, 2.500 ans après le massacre du Phalère (7 juillet 2017)

Un conservateur en archéologie travaille sur un crâne humain à l'École américaine d'archéologie d'Athènes, 2.500 ans après le massacre du Phalère (7 juillet 2017)

© Aris Messinis / AFP
Le projet, qui s'annonce de longue haleine - de cinq à sept ans - inclut tous les autres morts de la nécropole, soit plus d'un millier au total, dont les crânes, fémurs ou thorax s'entassent jusqu'au plafond dans les réserves du laboratoire.

Dans un coin, un squelette aux bras tordus dans le dos témoigne de la violence antique, bien loin des représentations idéalisées du classicisme grec : il pourrait s'agir d'un "captif de guerre, un criminel ou un esclave révolté", explique Eleanna Prevedorou. Dix des "80 enchaînés" doivent le rejoindre au laboratoire d'ici l'automne, leurs compagnons d'infortune restant sur place en vue d'une exposition future de leur dernière demeure, dans l'enceinte du centre culturel Niarchos du Phalère.

La bioarchélogie plus fiable que les écrits d'époque

Même les morts apparemment sans histoire, et notamment les centaines d'enfants en bas âge retrouvés dans les jarres funéraires, pourront parler, de leurs modes de vie, leurs maladies, jetant plus de lumière sur l'Athènes archaïque, relève Panayotis Karkanas.

En travaillant au plus près de l'homme et de son environnement naturel, la bioarchéologie est selon lui irremplaçable pour retracer le quotidien des personnages lambdas antiques. Les sources écrites et monumentales, de toute manière plus rares pour l'époque archaïque, témoignent surtout de l'histoire des "élites et des vainqueurs". Se référer uniquement à celles-ci pour déchiffrer le passé, ce serait comme "se fier aujourd'hui aux seuls journaux pour savoir ce qui se passe dans le monde", ajoute-t-il.