Fin de la discorde autour de la sculpture du baiser devant le Mémorial de Caen

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 05/10/2014 à 11H45
"Unconditional Surrender", sculpture devant le Mémorial de Caen, de Seward Johns

"Unconditional Surrender", sculpture devant le Mémorial de Caen, de Seward Johns

© David Vincent/AP/SIPA

Baiser synonyme de joie à l'annonce de la fin de la seconde guerre mondiale ou "agression sexuelle" ? La sculpture monumentale polychrome représentant un marin embrassant une infirmière, érigée devant le Mémorial de Caen, avait suscité une polémique. L'association féministe a annoncé avoir obtenu "plusieurs avancées" lors d'entretiens avec le directeur du musée, Stéphane Grimaldi.

Une plaque va être placée lundi au pied de la statue pour exposer les positions contradictoires du musée et de l'association féministe sur le sens de la sculpture. Le Mémorial s'est engagé à organiser en mars une journée d'étude à propos de la place des femmes dans la Seconde guerre mondiale et dans son histoire. La statue doit rester exposée à Caen jusqu'en septembre 2015

"Une icône"

Baptisée "Unconditional Surrender" (reddition inconditionnelle), l'oeuvre de 8 mètres de haut, pesant 13 tonnes et signée de l'Américain Seward Johnson est inspirée d'une photo prise par Alfred Eisenstaedt, du magazine Life, à Times Square, à New York, en 1945, le jour de l'annonce de la reddition du Japon.

Ce baiser a fait le tour du monde et "est devenu l'image icône de la fin du conflit", rappelait le Mémorial de Caen à l'inauguration de l'oeuvre le 23 septembre, le souvenir d'un moment d'euphorie.

L'association Osez le féminisme avait dénoncé "une agression sexuelle comme symbole de la libération" et lancé une pétition de 800 signatures pour demander son retrait.
Couverture de "Life" de 1945 commémorant la fin de la Seconde guerre mondial, avec la photo du baiser signé Alfred Eisenstaedt

Couverture de "Life" de 1945 commémorant la fin de la Seconde guerre mondial, avec la photo du baiser signé Alfred Eisenstaedt

© GABRIEL BOUYS / AFP
"C'est une agression"

L'association en veut pour preuve les propos du photographe dans son livre "The Eye of Eisenstaedt", confirmés par le Mémorial: "J'ai remarqué un marin venant dans ma direction. Il attrapait toutes les femmes à sa portée et les embrassait, jeunes comme vieilles. Puis j'ai remarqué l'infirmière, debout dans cette immense foule. J'ai fait le point sur elle, et, comme je l'espérais, le marin est arrivé, a attrapé l'infirmière, et s'est penché pour l'embrasser."

Pour Osez le féminisme, "le marin aurait pu rire avec ces femmes, les enlacer, leur demander s'il pouvait les embrasser de joie. Non, il a fait le choix de les attraper, le poing fermé, pour les embrasser. C'est une agression".

En filigrane, c'est l'identité de la jeune femme qui fait en outre débat. Pour le Mémorial, il s'agit d'une certaine Edith Shain, décédée en 2010. "La directrice de la fondation qui a déposé l'oeuvre (la sculpture au Mémorial), Paula Stoeke, connaissait très bien Edith Shain. Elle n'a jamais considéré avoir été agressée", argumente le directeur du musée, Stéphane Grimaldi.

Une identité contestée

"Les gens étaient fous de joie", a dit Mme Shain en 2005 au Times selon le site internet du Mémorial. "Je l'ai laissé faire parce qu'il s'était battu pour son pays". "Les gens se serraient dans les bras, s'embrassaient", a-t-elle dit à NBC New York en 2009.

Osez le féminisme de son côté s'appuie notamment sur un article du Monde de 2013 consultable en ligne, évoquant un livre sorti en 2012 aux Etats-Unis, sur le "mystère" du "baiser du marin", saoul, selon l'article.
Détail de la scuplture de Seward Johnson "Unconditional surrender" devant le Mémorial de Caen

Détail de la scuplture de Seward Johnson "Unconditional surrender" devant le Mémorial de Caen

© DAMIEN MEYER / AFP
Pour les auteurs, Lawrence Verria et George Galdorisi, cité dans le Monde, l'infirmière de la photo n'est pas Edith Shain mais une certaine Greta Zimmer Friedman, "une Autrichienne qui a perdu son père et sa mère dans les camps nazis". Or selon le Monde, s'appuyant sur l'ouvrage américain, celle-ci aurait déclaré en 2005, "Je sentais qu'il était très fort. Il me tenait très serrée. Je ne sais pas quoi penser du baiser... C'était juste quelqu'un qui fêtait une occasion. Ce n'était pas romantique".

"Nous ne pouvons accepter qu'une agression sexuelle soit glorifiée" au Mémorial, écrit Osez le féminisme 14 dans son communiqué, rappelant que des femmes avaient été violées par des GIs.

Les visiteurs apprécient

Les quelques passants interrogés par l'AFP devant le Mémorial n'étaient pas au courant du débat et semblaient apprécier la sculpture. "C'est bien, ça change des chars" qu'on voit dans les musées sur le Débarquement, trouve ainsi une visiteuse de 43 ans. "C'est magnifique", ajoute une autre de 61 ans. "Elle n'a pas l'air de se rebeller beaucoup", commente un homme de 66 ans.