Exposition "URSS, fin de parti(e)" : paroles d'"ex-soviétiques"

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 23/12/2011 à 11H28
Elena Alexeievna et Tania racontent la Perestroïka

Elena Alexeievna et Tania racontent la Perestroïka

© Laurence Houot-Remy

Tania était jeune adolescente. Elena adulte et mère de famille. Elles vivaient à Moscou. Mère et fille se souviennent.

A l'occasion de l'exposition "URSS, fin de parti(e), Les années Perestroïka", visible au musée d'histoire contemporaine à l'Hôtel national des Invalides à Paris, Tania et Elena Alexeievna réagissent et racontent comment elles ont vécu cette période de l'intérieur.

Qu'est ce que cela vous fait  de revoir des éléments de cette période ?

Tania : C'est chouette de se remémorer les souvenirs d'antan.

Elena : C'est loin, c'était il y a 25 ans !

Quels souvenirs gardez-vous de la Perestroïka?

Tania : A l'époque, quand ça a commencé, j'étais une enfant. Je me souviens de l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev, des images de lui avec Reagan, et du fait que tout à coup les Etats-Unis n'étaient plus un ennemi. Je me souviens aussi des photos d'une jeune fille qui allait promouvoir l'Union soviétique, avec des colombes de la paix. (Katya Lycheva, enfant-ambassadrice en 1986 aux Etats-Unis) Au début c'était vraiment léger, on sentait un "petit mouvement dans la stagnation".

Katya Lycheva en voyage aux USA en 1986, avec Ronald Reagan et à Chicago

Katya Lycheva en voyage aux USA en 1986, avec Ronald Reagan et à Chicago

© Morton BiBi / AFP (à droite)

Les souvenirs que j'ai, c'est à l'école. J'avais grandi avec les rituels communistes. Tous les matins on avait une sorte de leçon de propagande. Quand Gorbatchev est arrivé au pouvoir, j'étais pionnière, j'avais l'uniforme. Dans la classe, au dessus du tableau, il y avait le portrait de Lénine. J'avais grandi avec ça depuis toujours. Je me souviens très bien du jour où on nous a dit qu'on était plus obligés d'être des pionniers, ni de porter l'uniforme. Je n'ai pas vécu ça comme une libération, parce que je n'avais jamais connu autre chose. Alors je ne pouvais comparer avec rien.

Tania en uniforme de pionnière, avec sa classe dans les années 80 (au 1er rang, 3è en partant de la gauche, avec le ruban blanc)

Tania en uniforme de pionnière, avec sa classe dans les années 80 (au 1er rang, 3è en partant de la gauche, avec le ruban blanc)

© DR

Ce que j'ai ressenti surtout, c'est l'ouverture sur le monde. J'étais dans une école spécialisée en langue française. En 1990 j'ai fait mon premier voyage en France. C'était un conte de fée. Même dans mes rêves les plus fous de petite fille, je n'aurais jamais pu imaginer une chose pareille. Nous avons eu aussi la visite de jeunes Français. Ils arrivaient avec des produits occidentaux, des chewing-gums, des parfums, des jeans délavés ! On était comme des dingues, on faisait du troc. Il y a eu l'arrivée de la musique, de la mode, les pin's "Glastnost" ou "Perestroïka" … J'ai aussi senti que les mœurs se libéraient, que des tabous tombaient. On pouvait aller au café entre jeunes, écouter de la musique occidentale, mettre des jeans délavés. C'était le début de la liberté, mais ça restait gentil. Après, dans les années 90, ça a carrément été la débauche, il n'y avait plus aucune règle, le but, c'était la transgression. C'est drôle de revoir tout ça et de se remémorer cette époque !

Elena : C'était il y a plus de 20 ans. Je ne me souviens plus très bien. Ce dont je me souviens, c'est que même s'il y a avait la Perestroïka, c'était toujours le même régime au pouvoir. On nous disait, il faut travailler, on voyait ces affiches avec des slogans pour lutter contre l'absentéisme. Je travaillais dans une bibliothèque et je me souviens qu'on avait peur de la surveillance et de la sanction si on arrivait un tout petit peu en retard ou si on partait un peu plus tôt du travail.
Au début on a pensé que c'était des paillettes. Raïssa Gorbatcheva agaçait énormément. Tout le monde disait qu'elle se montrait trop. On trouvait ça scandaleux, parce qu'on n'avait jamais entendu parler jusque là des épouses des premiers secrétaires du PC. Elles ne participaient pas à la vie politique. Je me rappelle très bien, tout le monde se moquait d'elle, décortiquait ses tenues, surtout les femmes évidemment, ce n'est qu'au fur et à mesure qu'on s'est habitués...

Mikhaïl Gorbatchev et son épouse Raïssa rencontrent les habitants d’un nouveau quartier, vers 1988

Mikhaïl Gorbatchev et son épouse Raïssa rencontrent les habitants d’un nouveau quartier, vers 1988

© Coll. BDIC, Fonds France-URSS/Tass

Et surtout, très vite ensuite, tout s'est "cassé la figure". C'était la pénurie. On ne trouvait plus rien. Ma préoccupation, c'était de trouver à manger pour ma famille et c'était très difficile. Oui il y a eu tous ces slogans, la glastnost et tout ça, mais nous, notre préoccupation, c'était le quotidien. Et la "loi sèche", qui a interdit l'alcool, c'était une catastrophe, les gens dévalisaient les magasins de tous les produits qui pouvaient remplacer l'alcool. On ne trouvait plus d'alcool à 90, etc… C'était n'importe quoi. On avait des cartes de rationnement comme en temps de guerre et on nous donnait des coupons en dépit du bon sens. Un jour je me suis retrouvée avec une paire de bottes dont je n'avais pas besoin (je ne les ai jamais mises) parce qu'on m'avait donné un coupon pour ça, alors que j'avais besoin de plein d'autres choses mais là, pas de coupons…

Tania : C'est vrai je me souviens de ça aussi. La pénurie. Je me souviens que ma mère était obligée de partir en quête de nourriture. C'était la débrouille. Elle fabriquait elle-même le fromage qu'elle me donnait à manger le matin avant que j'enfile mon uniforme de pionnière ! (rires)

Elena : Mon beau-frère, Vladislav Listiev,  avait lancé avec d'autres l'émission Vzgliad (émission lancée en octobre 1987, qui signifie à la fois "regard" et "point de vue", diffusée par une chaine centrale, visible donc dans toute l'Union.  Vzgliad adoptait un ton décontracté, donnait la parole à des artistes, invitait des musiciens étrangers, et abordait des sujets jusque là tabous, drogue, sida, prostitution, les prisonniers politiques, la guerre en Afghanistan etc). L'émission était en direct, il n'y avait plus de censure, ils ne mettaient plus de cravate. Je me souviens que ma sœur lui lavait ses affaires pour les plateaux. Des tenues très décontractées … Je pense qu'il a vraiment ressenti  cette période comme révolutionnaire. Pour nous, c'était différent. La liberté on ne la sentait pas vraiment, ce qu'on voyait c'était les difficultés du quotidien.

Est-ce que vous aviez imaginé que cela finirait par la mort de l'URSS et du régime communiste ?

Tania : Je pense que les gens étaient avides de changement. Le pouvoir a entrouvert une porte, pensant que ça pouvait tenir comme ça. L'intention n'était pas de dissoudre l'Union soviétique, mais ils ont lancé une machine qu'ils n'ont pas pu contrôler ensuite…

Elena : Quand il y a eu le putsh, on n'en revenait pas quand même. On était collés à la télé, dans l'attente de ce qui allait arriver. Il y a avait la Perestroïka, plus de liberté dans les médias, mais quand même … Là, on a été vraiment surpris mais contents et enthousiastes…

Qu'est ce que ça vous fait de revoir tous ces documents, qu'est-ce que vous ressentez ?

Tania: De la nostalgie !!!  Non, je rigole…
Je rigole à moitié, il y a une part de nostalgie c'est certain parce que tu replonges dans la période de ton enfance, il aussi une fierté de l'avoir vécu parce que mine de rien c'était le début de la démocratie en Russie. Mais je ressens aussi un profond sentiment de déception car c'était un beau début avec une vraie montée d'enthousiasme, et même enfant je le ressentais, qui aurait pu aboutir à une plus belle démocratie que celle qu'on a en ce moment.

Elena : De la nostalgie parce ce que c'était mon époque, même si le régime n'avait  pas encore changé (c'étaient toujours les mêmes congrès du parti communiste qui rebattaient les oreilles), il y a eu vraiment des choses intéressantes dans la presse, du jamais vu à la télé, des économistes qui s'exprimaient autrement, on parlait de la vraie vie des gens, des vrais problèmes... on suivait, on attendait, on espérait.


URSS, fin de parti(e). Les années Perestroïka (1985-1991)
Musée d’Histoire contemporaine, Hôtel national des Invalides, Paris 7e
Jusqu'au 26 février 2012
Ouvert tous les jours (sauf premier lundi du mois et jours fériés) de 10h00 à 17h00.
Prix d’entrée : 5 € / Tarif réduit : 3 €