Cinq ans pour restaurer Palmyre, la perle antique du désert syrien

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 27/03/2016 à 17H49
Photo de l'Arc de Triomphe à Palmyre, le 27 mars 2016

Photo de l'Arc de Triomphe à Palmyre, le 27 mars 2016

© Maher AL MOUNES / AFP

Le chef des Antiquités et des Musées de Syrie a affirmé lundi qu'il faudrait cinq ans pour réhabiliter les monuments détruits ou endommagés à Palmyre occupée pendant 10 mois par les jihadistes du groupe Etat islamique. Mais l'historien spécialiste du monde antique Maurice Sartre et l'experte de l'Unesco Annie Sartre-Fauriat se montrent plus pessimistes.

"Si nous avons l'approbation de l'Unesco, il nous faut cinq ans pour restaurer les bâtiments détruits et endommagés par l'EI", a déclaré Maamoun Abdelkarim, au lendemain de la reprise de la ville de Palmyre par les forces prorégime. "Nous avons le personnel qualifié, nous avons le savoir-faire et nous avons les études, il faut bien sûr l'agrément de l'Unesco et nous pourrons commencer les travaux dans un an", a-t-il ajouté. Maamoun Abdelkarim a souligné que "80% des ruines antiques étaient en bon état".

"Mes collègues sont arrivés lundi à Palmyre et je leur ai demandé de procéder à une évaluation de l'état des pierres et de la vieille ville. Ils photographient et documentent les dommages, et ensuite la restauration pourra commencer", a-t-il expliqué. "Nous devons nous occuper immédiatement de la citadelle car elle est en danger en raison des dégâts subis et nous devons commencer tout de suite  l'évaluation de l'état des pierres de Bêl et Baalshamin", a poursuivi le chef des Antiquités syriennes. Selon lui, "rien n'a été volé" en raison de la pression de la population de la ville. 

Il a confié que la directrice générale de l'Unesco Irina Bokova l'avait personnellement félicité lundi pour la libération de Palmyre. "Une réunion exceptionnelle" aura lieu cette semaine au siège de l'Unesco à Paris, a-t-il ajouté.

Photo du musée de Palmyre, 27 mars 2016

Photo du musée de Palmyre, 27 mars 2016

© STRINGER / AFP SANA / AFP

Quel est le plus urgent ?

"D'abord on a besoin d'avoir un bilan précis des destructions qui ont eu lieu (…). Les destructions sont de deux ordres, il y a celles bien connues, bien visibles, puisque Daech les a mises en scène : les destructions des deux grands temples de Bêl et Baalshamin, l'Arc de triomphe, les sept plus belles tours. Et il y a ce qui est invisible, il s'agit de toutes les destructions de tombeaux souterrains et surtout de tous les pillages du site (…). Des tombeaux de la nécropole sud-est qui avaient été restaurés superbement par des archéologues japonais autour des années 2000 ont été intégralement détruits. On a des photos des soldats qui emportent des bustes palmyriens. Ce que je crains c'est qu'on focalise sur les destructions des monuments bien connus, qui sont évidemment gravissimes, et qu'on oublie de mentionner ce  qui relève du pillage des sites, et notamment du pillage de ce qui n'était pas connu. Il ne faut pas oublier que Palmyre était un site fouillé à seulement 15 à 20% de sa superficie, et donc il y avait encore énormément de choses à découvrir. Tous ces tombeaux qu'on ne connaissait pas et qui ont été pillés intégralement sont à jamais perdus pour la science", a souligné l'historien spécialiste du monde antique Maurice Sartre.

À quoi va servir cet inventaire ?

"Il faut voir ce qui est récupérable. J'ai vu les vidéos sur facebook postées par les journalistes sur place, on voit très clairement que le grand arc qui se trouve à la jonction de deux secteurs de la grande rue et qui a été détruit au bulldozer par Daech sera probablement reconstructible complètement parce que tous les blocs sont là. En revanche ce qu'on ne sait pas, parce que les journalistes n'ont pas pu y aller c'est dans quel état sont les cailloux qui restent des deux temples. Si c'est des gravats, si c'est de la poussière comme c'est probable, il n'y a rien à faire, là où il reste un empilement de blocs, on peut les remonter, ça coûte cher mais c'est faisable. Il y a des choses qui restent : toute la grande colonne, le théâtre, l'agora, beaucoup de colonnes de maisons restent. Ce qui a été détruit est quand même gravissime. Le temple de Bêl qui était le joyau même de Palmyre est détruit, en revanche l'enceinte avec sa colonnade ne semble pas avoir souffert. Le temple de Baalshamin qui était un petit bijou a complètement disparu et les plus grandes et belles tours funéraires ont disparu et j'ai l'impression qu'elles sont réduites à l'état de poussière."

Le directeur des Musées et Antiquités de Syrie est confiant

La plupart des trésors détruits par les jihadistes à Palmyre pourront être restaurés et la cité antique "redeviendra comme avant", a affirmé le chef des Antiquités syriennes après la reprise de la ville, dimanche, par l'armée.

Malgré les destructions de ces monuments mondialement connus et classés au patrimoine de l'Humanité, le directeur des Musées et Antiquités de Syrie s'est dit agréablement surpris, dimanche, par l'état presque intact de nombreux vestiges comme l'Agora, les bains, le théâtre romain ou les murailles de la cité, légèrement endommagés. "Nous nous attendions au pire. Mais le paysage général est en bon état", a indiqué, dimanche, Maamoun Abdelkarim.

"La plus heureuse nouvelle concerne le Lion d'Al-Lat", a indiqué au téléphone le directeur en faisant référence à la statue de 15 tonnes qui ornait l'entrée du musée de Palmyre et qui avait été détruite par le groupe ultraradical lorsqu'il s'est emparé de la "perle du désert syrien" en mai 2015. Les pièces "peuvent être rassemblées, nous n'avons pas perdu cette importante statue", a-t-il affirmé. Le monument en pierre calcaire datant du premier siècle avant J.-C. avait été découvert en 1977 par une mission archéologique polonaise dans le temple d'Al-Lat, une déesse préislamique.
Le site de Palmyre en Syrie, mars 2016

Le site de Palmyre en Syrie, mars 2016

© Mikhail Voskresenskiy / RIA Novosti
M. Abdelkarim a affirmé qu'il "discutera avec l'Unesco des moyens pour restaurer les deux temples", de Bêl et Baalshamin, détruits à coups d'explosifs par l'EI qui considère ces monuments et les statues humaines ou animales comme de l'idolâtrie. Le correspondant de l'AFP présent sur le site antique a pu constater la destruction des deux temples ainsi que de l'Arc de triomphe, notant toutefois que les ruines étaient encore là.

"Ma joie est indescriptible, nous aurions pu perdre complètement Palmyre" connue dans le monde entier pour sa colonnade romaine et ses tours funéraires dont certaines ont été également détruites. "J'étais le directeur des Antiquités le plus triste au monde, je suis aujourd'hui le plus heureux", a-t-il encore dit. L'EI avait utilisé le théâtre romain pour y mener des exécutions de soldats et avait assassiné l'ancien directeur des Antiquités de Palmyre, Khaled al-Assaad, âgé de 82 ans.

Le pronostic plus sombre d'une experte de l'Unesco

Annie Sartre-Fauriat, membre du groupe d'experts de l'Unesco pour le patrimoine syrien, se dit "perplexe sur la capacité de reconstruire Palmyre " au vu des destructions considérables et des pillages sur le site et dans le musée, également "ravagé" par le groupe Etat Islamique.

"Tout le monde s'enflamme parce que Palmyre est +libérée+ entre guillemets, mais il ne faut pas oublier tout ce qui a été détruit et la catastrophe humanitaire du pays. Je suis très perplexe sur la capacité, même avec l'aide internationale, de rebâtir le site de Palmyre", a indiqué à l'AFP cette historienne spécialiste du Moyen-Orient, membre du groupe d'experts constitué par l'Unesco en 2013 sur le patrimoine syrien.

"Quand j'entends dire qu'on va reconstruire le temple de Bêl, ça me paraît illusoire. On ne va pas reconstruire quelque chose qui est à l'état de gravats et de poussière. Construire quoi ? un temple neuf ? Il y aura peut-être d'autres priorités en Syrie avant de reconstruire des ruines."