"Vol retour" à Bastille, un opéra pour enfants avec un avion rose et un pingouin

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 07/12/2015 à 13H49
"Vol retour" © Dana Cojbuc / Opéra national de Paris

Beaucoup d’enfants qui se pressaient vendredi soir, à la porte de l’amphithéâtre de l’Opéra-Bastille, accueillis par un monsieur souriant qu’ils n’ont sûrement pas identifié. Nous, si : Stéphane Lissner en personne!

Stéphane Lissner, le grand patron de l’Opéra, très attentif sans doute à connaître la réaction des principaux intéressés à ce "Vol Retour". Un "Vol Retour" débarqué tout droit d’Angleterre, du sol au plafond: librettiste, compositrice, chef d’orchestre et metteuse en scène! Un "Vol Retour" qui dure une cinquantaine de minutes, juste le temps d’un Londres-Paris. Sauf que là, on s’en va dans la lune…

Dans la lune...

Au début, il y a un grand écran en fond de scène, avec des boutons et des couleurs hippies comme à l’époque de l’"Ile aux enfants", et des instruments qui s’accordent dans la pénombre, la percussion, la contrebasse, la clarinette… Entre, à grandes enjambées, le chef d’orchestre, affublé d’une perruque bouclée couleur carotte. Le rideau s’ouvre. C’est raccord avec les cheveux carotte des drôles de personnages qui ont atterri dans une chambre d’enfant avec leur avion rose : ils s’appellent les Bidules, ils s’expriment en "Oh ! Oh ! Oh !" et "Ra Ra Ra", en borborygmes et onomatopées (c’est normal, ils viennent d’une planète bizarre): il y a deux hommes et deux femmes, les deux hommes sont l’un ténor, l’autre baryton, les deux femmes soprano et mezzo, ça tombe vachement bien. Ils ne savent pas ce qu’ils font là (nous non plus), ils ont dû faire une erreur de GPS. Ils ont la curieuse idée de cacher leur avion dans le placard, leur avion qu’ils ont essayé de redémarrer avec une clef de serrure mais, apparemment, la clef est rouillée…
"Vol retour" à l'Amphithéâtre de l'Opéra Bastille

"Vol retour" à l'Amphithéâtre de l'Opéra Bastille

© Dana Cojbuc / Opéra national de Paris
Voilà l’enfant qui revient, avec son pingouin, d’un voyage en bateau. Le pingouin a l’air de très bien supporter les températures de la banquise parisienne. L’enfant est un enfant intrépide et bavard, toujours prêt aux aventures, évidemment il (et surtout le pingouin) trouve tout de suite l’avion et projette alors, aussi sec, après l’océan, de partir dans les airs. Ce qui est bien, quand on est enfant, c’est qu’on ne se demande jamais pourquoi on trouve un avion rose au milieu des vêtements.  

En tout cas, lui, il réussit à faire démarrer l’avion. Il oublie simplement (c’est normal, il a huit ans) de mettre de l’essence et l’avion tombe en panne… sur la lune. L’enfant, en cherchant une pompe à essence, tombe sur une Martienne de son âge qui a fui sa planète trop bruyante et trop polluée : il n’y a pas que chez nous que la Cop 21 est nécessaire. L’enfant, à défaut d’essence, trouve un parachute, revient sur terre (où, là, il y a de l’essence à tous les coins de rue), repart sur la lune. Ce n’est plus un enfant, c’est McGyver. Pendant ce temps-là, les Bidules…
"Vol retour" 3 © Dana Cojbuc / Opéra national de Paris
Oui, les Bidules, qui voudraient bien récupérer leur avion, entrent dans le cerveau de l’enfant sous forme… de Monstres. Rassurez-vous, l’enfant (dans ses rêves) en a vu d’autres. Il y aura aussi un facteur de l’Espace avec un étrange talkie-walkie intergalactique et le Pingouin en grand témoin. Et, dans le noir, Stéphane Lissner, en grand témoin des réactions de la salle…

La mise en scène de Katie Mitchell fourmille d'idées visuelles, de rythme, de verve...

Il a été rassuré, Stéphane Lissner : tout au long de cette improbable et charmante histoire (que l’on doit à l’écrivain nord-irlandais Oliver Jeffers, dont le Pingouin est un personnage récurrent), on aurait entendu une mouche voler, a fortiori un avion, même rose. Il faut dire que la mise en scène de Katie Mitchell fourmille d’idées visuelles à la portée du public (des petits nuages blancs qui voltigent, des mouettes, un sol lunaire à allure de nougat), de rythme, de verve et d’entrain, que les chanteurs (de l’Académie de l’Opéra) sont adéquats, que les musiciens musiciennent à ravir, que le chef, Stephen Higgins, dirige avec soin la musique entraînante de la jeune (et déjà chevronnée) Joanne Lee, bref, que tout concourt (y compris la durée idéalement mesurée pour l’attention des moins de dix ans) à ce que "Vol Retour" plaise infiniment à ceux à qui il s’adresse en priorité.
                                     
Mais, parce que l’on est, insupportablement,  adulte, on émettra, quant à nous, deux ou trois petites réserves. La musique de Joanne Lee manque de variété, ne parvient pas à installer un climat particulier à chaque scène, changer, à chaque fois, de formation instrumentale ne suffit pas. Gemma Ni Bhriain, jolie voix, n’est pas très compréhensible en Enfant, ce qui est dommage car une grande partie du texte, donc de l’histoire, repose sur elle.

Quand la lumière se rallume, on découvre que les musiciens et l’équipe technique portent des chemises noires avec des étoiles et le nom de leurs instruments : « clarinet », « violin ». Le Pingouin a ôté son costume, il y a un monsieur brun à la place. Il faudra expliquer aux enfants que tous les pingouins n’ont pas des messieurs à l’intérieur, que celui-là est l’exception. Car à en juger par la concentration qui était la leur, ils vont désormais regarder la lune autrement, cette lune qui dissimule des martiennes, des avions roses et des enfants aux allures de petits princes accompagnés non de moutons, mais de gros oiseaux noir et blanc.

"Vol Retour" de Joanne Lee à l’amphithéâtre de l’Opéra-Bastille
Mise en scène de Katie Mitchell, direction musicale Stephen Higgins
En décembre : les 4, 5, 7, 9, 10, 11, 12, 14, 18, 19 à 19 heures 30; le 9 et le 12 à 15 heures ; les 15 et 17 à 10 heures et 14 heures