Un viol collectif au Pakistan inspire un opéra à New York

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 16/01/2014 à 09H32
Mukhtar Mai, dont l'histoire a inspiré l'opéra de Kamala Sankaram, est devenue une militante des droits des femmes. Ici, à Genève le 19 février 2013

Mukhtar Mai, dont l'histoire a inspiré l'opéra de Kamala Sankaram, est devenue une militante des droits des femmes. Ici, à Genève le 19 février 2013

© Fabrice Coffrini / AFP

Une nouvelle production, présentée en première mondiale à Manhattan, s'inspire d'un sujet délicat : un viol collectif au Pakistan, dont Mukhtar Mai avait été la victime. L'affaire avait défrayé la chronique en 2002.

"Thumbprint", production de 150.000 dollars jouée au Baruch College Performing Art Center, un théâtre en sous-sol à Manhattan, évoque l'histoire douloureuse et néanmoins exemplaire de Mukhtar Mai. Cette jeune femme avait été violée sur ordre du conseil de son village en 2002, pour laver un "crime d'honneur" attribué à un frère de 12 ans.

Brisant le silence, la victime avait poursuivi ses agresseurs. Par la suite, est devenue militante internationale des droits des femmes.

L'histoire relatée dans "Thumbprint" n'a rien de la pompe des opéras traditionnels, et la critique du "New York Times" a estimé qu'elle n'était "pas suffisante" pour un opéra. Mais selon le reporter de l'AFP, la musique signée Kamala Sankaram est un attirant mélange de musique occidentale et d'Asie du Sud, et la production très innovante.
Un sujet AFP (en anglais) avec extraits et interviews sur "Thumbprint"
Un décor simple pour exprimer l'horreur
Avec une simple toile de fond, quelques chaises et lits de sieste, la mise en scène simple mais puissante, évoque la chaleur, la poussière et les traditions d'un village pakistanais. Mukhtar Mai, alors âgée de 30 ans, avait été violée pour venger l'outrage commis par son frère de 12 ans, qui avait parlé à une femme d'un clan adverse.
  
Six hommes avaient été condamnés à mort pour son viol, dans une décision de justice qui avait fait grand bruit. Mais cinq ont été ensuite acquittés, et le principal accusé a vu sa condamnation commuée en prison à vie, mais l'opéra n'évoque pas ces développements.

L'histoire a encore résonné l'an dernier, avec le viol collectif brutal d'une étudiante indienne dans un bus de New Delhi, qui a suscité une dénonciation internationale des violences contre les femmes en Inde. "C'est inspirant", a expliqué à l'AFP la compositeure indo-Américaine Kamala Sankaram, qui chante aussi le rôle principal. "C'est une personne complètement illettrée, qui ne connaissait rien de ses droits et des lois de son pays. Et pourtant, elle a eu le courage de se battre."
Des spectateurs attendent devant le guichet du Baruch Performing Art Center, à New York (14 janvier 2014)

Des spectateurs attendent devant le guichet du Baruch Performing Art Center, à New York (14 janvier 2014)

© Jennie Matthew / AFP
La musique, un mélange de tradition et d'Occident
Le viol n'est pas mis en scène, remplacé par des cris assourdis de terreur, en alternance avec un couteau qui déchire des sacs de sable. Kamala Sankaram a travaillé pour récréer le monde de la jeune femme en combinant musique locale, composition occidentale, qawwalî (genre musical populaire en Inde et au Pakistan) et Bollywood.

"Je suis une joueuse de sitar et une musicienne occidentale, et je voulais inclure des élements de culture traditionnelle, tout en créant quelque chose d'acceptable pour des oreilles occidentales."

"Dans une saison sèche, il faut une goutte de pluie"
Le Pakistan a beau se situer à des milliers de kilomètres de New York, mais l'auteur Susan Yankowitz, qui a écrit le livret, estime que l'opéra traite du courage et de la vulnérabilité universelle des femmes. "La question principale, qui revient tout au long de l'opéra, est 'où avez-vous trouvé le courage ?'", dit-elle à l'AFP.

"Dans une saison sèche, quelqu'un doit être la première goutte de pluie (...) Le courage, c'est d'être la première goutte de pluie, et j'espère que c'est ce que retiendront les gens. Et que cela les inspirera pour faire quelque chose qu'ils n'auraient autrement pas eu le courage d'entreprendre."

Un petit orchestre de chambre et six chanteurs
Comparée à la majesté des productions du Metropolitan Opera de New York, "Thumbprint" est minuscule, avec un orchestre de chambre de six personnes, et seulement six chanteurs. Kamala Sankaram n'a pas réussi à trouver un joueur de sarangi, et la partition a été écrite pour flûte, violon, violon alto, piano (avec un harmonium sur le côté), violoncelle et percussions. Par ailleurs, la plupart des chanteurs jouent plus d'un rôle.

"Thumbprint" est présentée huit soirs jusqu'à samedi au centre des Arts de l'université Baruch, dans le cadre d'un petit festival d'opéra de musique de chambre organisé pour la deuxième année.Les tickets sont vendus 25 dollars. Ses créateurs espèrent pouvoir un jour la présenter en Inde et au Pakistan.