Un "Don Giovanni" frais et énergique par l'Atelier lyrique de l'Opéra de Paris

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 29/03/2014 à 16H46
"Don Giovanni" - Atelier lyrique de l'Opéra de Paris

"Don Giovanni" - Atelier lyrique de l'Opéra de Paris

© Cosimo Mirco Magliocca / Opéra national de Paris

Jusqu'au 31 mars, un "Don Giovanni" de Mozart pas comme les autres est donné à la MC 93 de Bobigny. Frais et énergique. Dirigé par Alexandre Myrat, il est proposé par l'Atelier lyrique de l'Opéra de Paris, un ensemble de jeunes chanteurs venus du monde entier pour une résidence de deux ans environ dans la maison de la Bastille à Paris. Qui sont-ils ? Comment travaillent-ils ? Reportage.

Qu'il est arrogant ce Don Giovanni ! Conscient de sa finitude et épris de liberté. Incapable de se laisser échapper de potentielles proies féminines, il est manipulateur. Très loin d'un Casanova "aimant", il en devient cruel.

Un Don Giovanni fougueux et conscient de sa finitude

Sur scène, la voix puissante du baryton portugais Tiago Matos (Don Giovanni) guerroie contre celle de la magnifique Donna Anna (Yun Jung Choi) qui, violée, ne cède pourtant jamais vraiment. En revanche, le séducteur s'impose facilement face à Zerlina (très jolie voix d'Armelle Khourdoïan), jeune mariée qui se laisse trop facilement embobiner... La production est, dans l'ensemble, très réussie. On se croirait presque à l'Opéra Bastille. Mais on est à quelques stations de métro plus à l'Est, à Bobigny, à la MC 93, une salle qui programme de très bons spectacles. Selon le jour de représentation, ce "Don Giovanni" est interprété par l'une ou l'autre des deux équipes en alternance. C'est l'une des particularités de cette "compagnie" pas comme les autres : celle de l'Atelier lyrique de l'Opéra de Paris. Une troupe d'une douzaine de jeunes chanteurs sélectionnés parmi des centaines de candidatures par l'Opéra pour un programme de perfectionnement d'environ deux ans.
Armelle Khourdoïan et Tiago Matos.

Armelle Khourdoïan et Tiago Matos.

© Cosimo Mirco Magliocca / Opéra national de Paris
Quelques jours après la générale, nous rencontrons Tiago Matos dans les locaux de l'Atelier, situés à l'Opéra Bastille. Nous le surprenons dans sa séance de répétition avec l'un de ses "coaches", Jean-Marc Bouget.

La formation fait partie de la vie du chanteur

Le baryton, 24 ans, rôle-titre du "Don Giovanni", a déjà terminé ses études, au Portugal, puis aux Etats-Unis, mais ne rechigne jamais devant un cours : "ça fait partie du programme, mais aussi de la vie de chanteur. Le professeur nous offre l'oreille extérieure que nous n'avons pas sur notre propre voix. Il nous oriente aussi vers les rôles adaptés et nous protège de ceux qui peuvent détruire une voix. Un jour une performance, l'autre en cours pour étudier. C'est notre rythme".
Le baryton Tiago Matos en répétition.

Le baryton Tiago Matos en répétition.

© LCA/Culturebox
Ainsi va la vie de l'Atelier, qui chaque année renouvelle environ sept chanteurs et prévoit 2 à 3 productions d'opéra, des concerts et des récitals. Cerise sur le gâteau, certains résidents peuvent gagner un petit, voire un grand rôle dans une production à Bastille ou à Garnier. "Etant une des grandes maisons d'opéra du monde, qui fonctionne sur la subvention publique, nous avons le devoir de nous préoccuper de l'insertion professionnelle de ces jeunes artistes" explique Christian Schirm, à la tête de l'Atelier depuis 2005. Fier de ses découvertes, il parle d'un "vivier" pour l'Opéra qui aujourd'hui compte des chanteurs reconnus comme Elena Tsallagova, David Bizic, Alexandre Duhamel, Marianne Crebassa, Stanislas de Barbeyrac…
Christian Schirm dirige l'Atelier lyrique de l'Opéra de Paris.

Christian Schirm dirige l'Atelier lyrique de l'Opéra de Paris.

© LCA/Culturebox
Les opéras produits par l'Atelier lyrique sont programmés par Christian Schirm en fonction des chanteurs – et donc des voix dont il peut disposer. Ainsi "Le viol de Lucrèce" de Britten, présenté il y a trois mois au Théâtre de l'Athénée et auquel a également participé Tiago Matos, attendait depuis quelques années, qu'il y ait les voix idoines. "Des voix particulières, dramatiques, héroïques, avec des personnalités. Comme toujours à l'Opéra, c'est du sur-mesure" ajoute Christian Schirm.

Des voix triées sur le volet

"Don Giovanni" aussi, réclamé depuis trois ou quatre ans, a attendu ses chanteurs. Situés pour la plupart entre 25 et 30 ans, ils ont l'âge de leurs rôles, ce qui n'est pas toujours le cas à l'opéra. Acte I, scène 7, Mozart et son librettiste Da Ponte convoquent une jeunesse qui chante son envie de vivre et d'aimer : la scène sonne juste, autant que celles, d'un érotisme à peine voilé, entre Masetto et Zerlina ou entre cette dernière et Don Giovanni.
Armelle Khourdoïan.

Armelle Khourdoïan.

© LCA/Culturebox
Armelle Khourdoïan, qui interprète Zerlina, 27 ans, semble étonnée quand nous évoquons l'importance de l'âge. Soprano à la voix légère, elle se sait destinée à des rôles de soubrette ou de jeunes premières, même quand elle sera plus âgée. "D'ailleurs, j'ai une voix plus aigüe que celle requise par le rôle", explique-t-elle. "Mais je me suis appuyée sur le personnage jeune et frais de cette paysanne ; donc ça doit rester léger". Comme Tiago Matos, en revanche, elle sait que la proximité avec les autres membres de l'Atelier lyrique, permet d'aborder les scènes d'amour ou de violence physique avec une plus grande facilité. "L'esprit de troupe, le sens du collectif sont sûrement l'essentiel", résume Christian Schirm. "Forcément il y a des rivalités, des égos, mais je fais attention à ce que personne ne soit blessé. Ce sont des chanteurs qui se respectent".
"Don Giovanni" - Atelier lyrique - MC 93 © Cosimo Mirco Magliocca / Opéra national de Paris
Surtout, ne pas se brûler !

Armelle Khourdoïan et Tiago Matos quitteront l'Atelier dans quelques mois, après deux ans de travail intense pour répondre à des sollicitations ou se lancer à l'aventure, comme la plupart, aidés par un agent. Formés pour orienter une voix et une carrière. "On les a aidés à libérer et canaliser leurs énergies. Pour les exprimer au mieux et surtout ne pas les brûler. Car un chanteur ne chante pas avec sa voix qui est son capital, mais avec ses intérêts. On ne brûle pas un capital".   

"Don Giovanni" de Mozart, à la MC 93 de Bobigny, jusqu'au 31 mars
Direction : Alexandre Myrat
Mise en scène Christophe Perton
Atelier lyrique de l'Opéra national de Paris
Orchestre-Atelier Ostinato
Choeur de chambre de la Maîtrise des Hauts-de-Seine.