Siegfried et l'anneau maudit, Wagner pour les enfants et les poètes à Bastille

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 29/03/2013 à 18H59
Hagen, Siegfries, Gutrune

Hagen, Siegfries, Gutrune

© Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Réduire pour le « jeune public » (et aussi le moins jeune) les seize heures de la « Tétralogie » à un spectacle de moins de deux heures, c’était le pari de l’Opéra-Bastille. Je le dis d’emblée : pari réussi.

Et pourtant, dans cet amphithéâtre rempli de jeunes têtes (c’est un mercredi après-midi), je m’inquiète un peu devant l’espace rond entouré de rideaux et le mur de panneaux triangulaires en escalier : prélude d’une de ces mises en scène si minimalistes qu’elles en deviennent inexistantes ?

Pas du tout : première belle surprise. Sur ces éléments viennent s’incruster images d’animation, films vidéo, hologrammes ou visages réels sur fond dessiné. On passe ainsi, avec un  grand sens de la poésie,  de l’océan écumeux ou de la forêt profonde à des rêves en noir et blanc rempli d’animaux. Mention spéciale à la scène où le nain Alberich « essaie » en ombres chinoises différentes métamorphoses, mouton, cheval, girafe, porc, avant de finir en dragon, puis en crapaud !
Jan Rusko - Siegfried   

Jan Rusko - Siegfried   

© Elisa Haberer / Opéra national de Paris
Le fil conducteur, c’est donc Siegfried, avec en parallèle la malédiction de l’anneau : plus de Walhalla, l’histoire des dieux disparaît. Pour le jeune public la référence au « Seigneur des anneaux » de Tolkien devient évidente. Charlotte Nessi, la metteuse en scène, joue la légende et la féérie sans s’encombrer de symboles philosophiques et comme elle a raison !

Les nains Alberich et Mime sont incarnés par de vrais nains, Yvon Bernard et Jean-Yves Tual, excellents comédiens doublés pour le chant (bravo à eux, l’illusion est complète !) par les belles voix de Jacques Calatayud et Michel Fockenoy. Fafner et Fasolt,  les cheveux longs et filasses et ridés comme des pommes, font géants de carnaval, cousins du Gandalf  interprété par  Ian McKellen dans le film de Peter Jackson.

Siegfried est un garçon simple et joyeux, constamment dans l’action, ce qui le préserve du doute; mais Charlotte Nessi prend soin de ne jamais en faire un grand benêt. Brünnhilde est jeune et classieuse, le jeune public l’identifie aussitôt à la promise du héros. L’oiseau de la forêt est habillé de blanc, le méchant Hagen et Gutrune, son hypocrite de sœur, sont tout en noir. Identifications évidentes pour les petits et bien reposantes pour les grands, au cœur d’une mise en scène qui abonde en trouvailles : la femme-oiseau qui devient colombe de magicien dans la main de Siegfried, la marmite diabolique qui éclaire d’une lumière rouge le visage de Mime ou les silhouettes noires porteuses de lanternes des morts qui veillent sur le cadavre du héros.
Siegfried et l'anneau maudit 

Siegfried et l'anneau maudit 

© Elisa Haberer / Opéra national de Paris
Marius Stieghorst, l’assistant de Philippe Jordan, dirige avec ardeur et poésie un remarquable arrangement pour 16 instruments réalisé dans la classe de Cyrille Lehn au Conservatoire de Paris : 16 excellents jeunes musiciens qui peuvent encore canaliser leur fougue à force de vouloir sonner comme s’ils étaient cent ! On regrette l’absurde hiérarchisation qui impose aux jeunes chanteurs de « faire leurs classes » : la rencontre de Siegfried et Brünnhilde est autrement plus émouvante que celle des titulaires de la grande salle, le jeune Slovaque Jan Rusko bien meilleur que Torsten Kerl et ravissants les aigus de Marie-Adeline Henry, dans une distribution essentiellement française (et à l’allemand pas toujours idiomatique) où j’ai noté la belle incarnation de Jérémie Brocard en Hagen.
Marie-Adeline Henry  -  Brünnhilde 

Marie-Adeline Henry  -  Brünnhilde 

© Elisa Haberer / Opéra national de Paris
Juste récompense : pas un bruit pendant deux heures, tonnerre d’applaudissements à la fin pendant que trois ou quatre petits spectateurs se précipitent sur scène pour voir s’il y a un vrai dragon derrière le rideau.

C’est l’heure des impressions : Paul,  8 ans et Antoine, 10 ans, ont été émus à la mort de la maman de Siegfried mais Antoine s’est bien amusé quand Siegfried fait des fausses notes avec son cor de chasse. Paul a aimé le dragon, Lara, 10 ans, aussi.  Lara et Lise, 7 ans, ont été tristes quand Siegfried est mort d’autant que Lise avait adoré sa rencontre avec « la princesse » (pour les petites filles les belles héroïnes sont toujours des princesses). Lara, Lise, Paul et Antoine, s’étaient un peu fait expliquer l’histoire par leurs parents car les surtitres ne sont pas adaptés pour eux et en trop petits caractères : c’est le vrai défaut de ce charmant spectacle où, parents, vous vous précipiterez avec votre progéniture… en ayant révisé votre Wagner !

"Siegfried et l'anneau maudit" de Richar Wagner à l'Opéra Bastille jusqu'au 6 avril 2013.