« Siegfried » à Bastille, avec un Siegfried ridicule et un orchestre somptueux !

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 25/03/2013 à 14H49
Torsten Kerl (Siegfried) et Peter Lobert (Fafner) © Opéra national de Paris/ Elisa Haberer

Après "l'Or du Rhin" et la "Walkyrie", voici la 3e partie de la Tétralogie de Wagner, l'histoire de Siegfried. A l'Opéra Bastille, jusqu'au 15 avril.

Sur le papier, Siegfried, c’est le héros. Le blond héros allemand, petit-fils de dieu, qui ressoude l’épée brisée de son père, dont il tirera l’invincibilité. Le blond héros allemand qui dédaigne l’or corrupteur et reconquiert l’anneau magique sans savoir que celui-ci causera sa perte. Le blond héros qui, gravissant la montagne, éveille au monde des sentiments Brünnhilde, la Walkyrie endormie.

Le génie de Wagner est de raconter cette histoire solaire avec plus de violence encore que dans « La Walkyrie » et dans des couleurs plus sombres. Car il se bâtit, parallèlement au destin de Siegfried, une autre histoire, celle d’un renoncement. Le renoncement de Wotan, sous les traits du Voyageur (Der Wanderer, autre figure-clé de la littérature allemande car la connaissance et l’apprentissage se font aussi par le voyage). Wotan, le dieu des dieux, précède Siegfried, prévient ceux qui vont le croiser du destin qui les attend. A la fin, c’est Siegfried lui-même qu’il rencontre, qu’il affronte; et Siegfried se moque de cette apparition fatiguée qui brandit sa lance contre lui et dont son épée triomphe. Le blond héros, un homme, a vaincu le dieu qui disparaît dans l’ombre.

On ne devrait pas confier une mise en scène de "Siegfried" à un allemand
Mais voilà : on ne devrait pas confier une mise en scène de « Siegfried » à un Allemand. Trop de mauvais souvenirs : le détournement du mythe par les nazis, le culte dévoyé du héros blond, les ambiguïtés de Wagner lui-même. Günter Krämer tourne Siegfried en dérision, en fait un grand couillon en knickerbockers et chaussettes rayées blanc et bleu, mélange de Rahan et d’Obélix.
Torsten Kerl (Siegfried) et Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Mime)

Torsten Kerl (Siegfried) et Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Mime)

© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer
Le premier acte avec Mime vire au ridicule : décor de laboratoire encombré de nains de jardin et de moulins à vent miniatures, ou poussent des fleurs géantes comme dans « La petite boutique des horreurs ». Mime cuisine indifféremment des pâtes et le poison qu’il destine à Siegfried, Siegfried lui verse les pâtes sur la tête, qui ébouillantent sa perruque frisée. Wolfgang Ablinger-Sperrhacke est un Mime très drôle et bien chantant, très applaudi mais ce qu’il joue, c’est un bouffon homo qui a pour Siegfried des soupirs de pucelle alors que le nain Mime est un personnage inquiétant, tragique et amer. En Siegfried, Torsten Kerl a le timbre du rôle mais pas l’éclat, parfois la voix s’absente et de toute façon il ne peut vaincre le ridicule de son personnage.

Du coup ces deux caricatures rejettent dans l’ombre des silhouettes bien plus justes : celle d’Alberich, le frère de Mime, le voleur de l’or. Peter Sidhom suinte idéalement  la violence et la peur même si le jeu du comédien se fait au détriment du chant. Celle de Fafner, l’affreux géant. Quand Siegfried le tue, on devrait applaudir. Mais grâce à l’incarnation du colosse Peter Lobert et à sa voix de bronze, c’est Fafner que l’on plaint.
Egils Silins (der Wanderer) et Peter Sidhom (Alberich)

Egils Silins (der Wanderer) et Peter Sidhom (Alberich)

© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer
On se met donc à redouter la grande scène finale, la rencontre de Siegfried et Brünnhilde, vus les talents d’actrice montrés dans « La Walkyrie »  par Alwyn Mellor. Belle surprise : ce soir elle est pénétrée par le rôle, la voix est vaillante et plutôt belle, c’est elle qui donne sa puissance à ce sublime duo où Brünnhilde découvre sa condition de mortelle amoureuse (et là encore Torsten Kerl fait petit garçon à côté d’elle, vocalement et spirituellement)

L'élégance d'Egils Silins 
Tout le long de ce « Siegfried », c’est donc Wotan qui nous retient. Par l’élégance d’Egils Silins, sa réserve racée, la qualité de sa voix malgré des graves réduits : la plus belle scène de l’opéra confronte Wotan à Erda, la déesse de la terre, dans un décor magnifique de bibliothèque universelle (éclairée doucement par des lampes-dollars) où les dieux immobiles se sont endormis. La contralto chinoise Qiu Lin Zhang, longue robe noire, vois surprenante, presque androgyne malgré un vibrato envahissant, compose une Erda hagarde et somnambulique qui marque les esprits, femme-sculpture répondant par d’obscurs oracles à un Wotan déconcerté. La confrontation rapide entre Siegfried et son grand-père est très belle aussi, l’insouciance de la jeunesse opposée au poids du Temps.
Vue d'ensemble Siegfried

Vue d'ensemble Siegfried

© Opéra national de Paris/ Elisa Haberer
Philippe Jordan est le triomphateur de la soirée
Philippe Jordan fait sonner l’orchestre avec toujours la même fluidité et la même poésie, on se régale, pendant ces quatre heures de musique, des graves profonds des cuivres ou des contrebasses, de pianissimos immobiles, de maints détails magiques portés cette fois par un vrai souffle. Jordan, comme depuis le début de cette « Tétralogie », est le triomphateur de la soirée ou plutôt, à travers Jordan, Wagner et c’est l’essentiel.

 
Siegfried de Richard Wagner à l'Opéra Bastille
Du 21 mars au 15 avril 2013