Rolando Villazon en concert à Paris, un ténor aux nuances de baryton

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 23/10/2014 à 16H29
Rolando Villazon au TCE le 22 octobre 2014

Rolando Villazon au TCE le 22 octobre 2014

© Théâtre des Champs-Elysées

Le « Villazon Tour 2014 » passait hier soir par Paris, après ou avant Londres, Moscou ou Munich. C’était, au Théâtre des Champs-Elysées, l’occasion de faire le point sur la forme du ténor, sur l’état de sa voix, sujet devenu un peu tabou ces derniers temps. On n’est pas sorti complètement rassuré sur ce plan-là. Mais sur les autres…

L’opéra français (pas parce qu’il chante à Paris mais parce que le francophile Villazon l’aime sincèrement), le répertoire italien (incontournable pour un ténor), la zarzuela espagnole (Villazon dans ses mots, dans sa langue). 16 morceaux en tout. Oui mais seulement quatre par Villazon tout seul.

On se dit en découvrant le programme: « qu’est-ce que ça cache ? ». Volonté de se ménager (à ce point)? On relit les derniers emplois du temps, les projets, du ténor : Mozart (exigeant musicalement mais, pour la voix, d’un grand confort), Villazon metteur en scène (au moins trois projets), des récitals de lieder (une autre technique mais qui casse moins la voix qu’un rôle d’opéra italien dans une salle immense). On commence à s’inquièter.

Sur les traces de Placido Domingo, le ténor vire un peu baryton

On s’inquiète aussi pour le public qui a sans doute payé pour entendre avant tout son ténor préféré, non une chanteuse sud-africaine ou un orchestre tchèque inconnu. Et ça commence mal avec une ouverture du « Roi de Lahore » de Massenet, bruyante et très orphéon comme, justement, on ne joue plus Massenet en France (ou alors les mauvais orchestres).

Voilà Villazon. Un très bel air de Massenet encore, extrait du « Cid », mais un air, tiens, avec du médium, peu d’aigus, et bien sûr la sensibilité, l’émotion à fleur de peau de Villazon (sur ce point on est rassuré!) : voudrait-il suivre les traces de Placido Domingo, voudrait-il virer peu à peu baryton pour ménager sa tessiture haute? Il n’y aurait pas de honte…

Et cela se confirme avec un air inconnu de « L’Arlésienne » du vériste Cilea, dans l’esprit, l’écriture de «Tosca », air de vrai ténor mais avec des aigus préparés, jamais terrifiants. Arrive le « tube »: « Una furtiva lagrima » de « L’élixir d’amour » de Donizetti. Hoquet après la première note, manque de soutien de la mélodie qui demande souffle et tenue dans le haut médium. Et problème de respiration avant que le chanteur, formidable technicien et… comédien, fasse illusion dans ces fameux aigus de la seconde partie, à la joie du public. Le quatrième air, de zarzuela, ne le met pas non plus en péril.

Villazon adoube Pumeza Matshikiza 

Je vous livre ces impressions « villazoniennes » à la suite mais cela ne s’est pas tout à fait passé comme cela. Entretemps, déjà, il y avait eu mademoiselle Matshikiza. Pumeza de son prénom. Sud-Africaine. Qui entre dans une robe blanche à la Scarlett O’Hara pour une Elégie de Massenet : jolie voix, un peu dans le masque, pas encore très projetée. Puis le duo des « Pêcheurs de Perles », assez incertain (côté orchestre), avec un Villazon  aux aigus un peu étranglés et pas tout à fait justes (souvent un poil en-dessous),  et une Matshikiza qui fait front (le méchant Français que je suis s’amuse d’entendre « M’apportait le bon air » au lieu de « M’apportait le bonheur » mais pour le reste notre langue n’est pas trop malmenée). Puis l’air de Liu, la petite esclave sacrifiée dans « Turandot » de Puccini :  Matshikiza s’enhardit, il manque un peu d’émotion comme il manquera un peu de fantaisie dans l’air de Nanetta du « Falstaff verdien » mais c’est ravissant.

On est devant un vrai couple

On découvre au fil des morceaux une vraie personnalité vocale avec une belle conduite du chant, des graves (voir l’air difficile de « L’Heure espagnole » de Ravel, « Oh ! la pitoyable aventure », que Matshikiza (on est en fin de concert) interprète avec la gouaille d’une Carmen), une technique parfaite, des passages de registre impeccables. Et surtout, surtout (avec ce remarquable camarade, ce remarquable showman qu’est Villazon), on n’a jamais, dans leurs duos, le sentiment d’une jeune chanteuse que protège, voire chaperonne, une star mondiale (on a en mémoire le pire de tout, Caballé et sa fille !). Non, on est devant un vrai couple, de niveau, de talent égal, Callas-Corelli, Alagna-Gheorghiu, Gedda-Nillssön ou Los Angeles, rien de moins. Cela culmine dans « La Bohème » (le duo de Mimi et Rodolfo, le cœur du répertoire de Villazon) et surtout dans « L’élixir d’amour » : Villazon délicieux Nemorino, merveilleux comédien (et même jongleur… à balles), ravissant de voix, d’une légèreté, d’une élégance extrême, avec une exquise Pumeza-Adina, tour à tour mutine, coquette, exaspérée et incroyablement à la hauteur.

Standing ovation

On passera sur l’orchestre accompagnateur venu des profondeurs de la république tchèque et qui réussit à rendre Puccini ou Donizetti ennuyeux, sur un chef batteur de mesure (et pas très bien) Et on en viendra aux bis, des bis comme s’il en pleuvait (la générosité de Villazon!) : une zarzuela avec lui TOUT SEUL (chic !) et puis « Tonight » de « West Side Story (« parce que c’est dans la langue de Pumeza »), chaotique au début (car rythmiquement casse-gueule) et craquant ensuite, le « Patsi Patapa » de Myriam Makeba (« parce c’est le pays de Pumeza »), avec elle formidable et lui… exotique, enfin le « Libiamo » de Traviata, parce que c’est le tube de tous les ténors, de toutes les sopranos, de tous les publics du monde. Triomphe pour Villazon et standing ovation. On s’en serait voulu de rester assis. Mais il y avait une de nos jambes pour mademoiselle Matshikiza, Pumeza de son prénom.


Rolando Villazon et Pumela Matshikiza en concert le 22 octobre au théâtre des Champs-Elysées, avec l’orchestre Bohuslav Martinu de Zlin dirigé par Guerassim Voronkov.