Pour son 450e anniversaire, Venise lance un marathon Monteverdi à La Fenice : Culturebox y est

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 23/06/2017 à 18H47, publié le 17/06/2017 à 14H29
Le Théâtre La Fenice de Venise le 16 juin

Le Théâtre La Fenice de Venise le 16 juin

© Lorenzo Ciavarini Azzi / Culturebox

Sur le plan musical, Venise vit ces jours-ci un formidable moment de redécouverte historique. Pour fêter le 450e anniversaire de Monteverdi, qui fut citoyen de la Sérenissime 30 ans durant, le Théâtre La Fenice organise un marathon de ses trois opéras, par John Eliot Gardiner, sur six jours ! Un événement que Culturebox vous raconte et que vous pouvez suivre en Live dès le 23 juin.

Sur la façade très néo-classique du Théâtre de la Fenice, à Venise, Monteverdi règne en maître : en lettres d’or sur fond rouge figurent ses trois opéras : "Orfeo", "Le retour d’Ulysse dans sa patrie", et "Le couronnement de Poppée". Les œuvres sont présentées ici en une sorte de marathon Monteverdi du 16 au 21 juin : les trois d’affilée, et ce deux fois, du vendredi au dimanche, et du lundi au mercredi, au total plus de vingt heures de spectacle !
Marathon Monteverdi à La Fenice.

Marathon Monteverdi à La Fenice.

© Lorenzo Ciavarini Azzi / Culturebox
Si on s’approche, sur l’une des nombreuses affiches sous verre, son nom et son portrait, flanqués d’un 450. La cité des Doges a décidé de fêter dignement le 450e anniversaire de sa naissance. Monteverdi superstar ? Pas vraiment, mais les mélomanes apprécient qu’on marque le coup.

Monteverdi longtemps oublié à Venise

Car des siècles et des décennies durant, Monteverdi a été l’oublié de Venise. Comme toute grande ville de culture, la Sérenissime est indissociable de la musique, la Fenice y revêt d’ailleurs une place symbolique de premier plan. Les touristes se pressent pour un selfie devant le théâtre qui à deux reprises a su renaître de ses cendres. Mieux, on les voit nombreux arpenter les deux couloirs de la célèbre salle ornée de dorure, aux cinq étages superposés de loges, concentrés un audioguide vissé à l’oreille.
Théâtre La Fenice le 16 juin 2017.

Théâtre La Fenice le 16 juin 2017.

© Lorenzo Ciavarini Azzi / Culturebox
Surtout, pour les plus argentés, une soirée à la Fenice est un must et le théâtre nous confiait que les mélomanes français sont le premier public de la vénérable institution. Celle-ci reste néanmoins essentielle aux Vénitiens et aux Italiens qui y associent de grandes pages de l’histoire culturelle et politique nationale (liées à l’unification du pays). Mais, question répertoire italien, la Fenice a de tout temps réservé une place de choix au XIXe, Verdi et Rossini au premier chef. La musique de Monteverdi n’y a quasiment pas été produite.

Pourtant le musicien est une figure historique majeure de Venise. L’homme y a passé trente ans de sa vie et a été rien moins que maître de chapelle de la basilique Saint-Marc, autrement dit l’une des plus grandes autorités culturelles de la ville. Mais qui est Monteverdi ? Né à Crémone, non loin de Milan, en 1567, Monteverdi est le compositeur qui a sans doute le plus bousculé, transformé la musique en Occident entre la fin de la période de la Renaissance et le baroque dont il est l’un des premiers représentants. Important ? Fondateur ! Monteverdi est l’un des artisans d’une grande mutation qui a vu l’éclosion de la parole et du sentiment que traduit la poésie. En gros, il s’est affranchi des règles polyphoniques de la Renaissance (où toutes les voix se confondent étouffant la compréhension du texte) pour libérer la parole. Ce n’est pas rien ! La poésie en musique n’est plus prétexte à mélodie, elle sert directement l’émotion, et l’homme au-delà du seul sentiment religieux.

Inventeur de l’opéra ?

Premier grand lieu d’expression : les madrigaux, des poèmes en musique en vogue au XVIe siècle et dont Monteverdi accompagne l’évolution jusqu’à les faire entrer dans l’ère baroque. Deuxième instrument : la musique religieuse dont il devient maître, ne serait-ce que par le "Vespro della Beata Vergine". Enfin, troisième grand prisme : l’opéra. Lui-même n’est pas le créateur du drame en musique comme on l’appelait, qui est le fait d’un groupe de musiciens de Florence (la Camerata) qui ont voulu faire revivre l’esprit du théâtre grec en mettant en harmonie mots et musique. "L’Euridice" de Peri, l’un d’eux, date de 1600. Mais l’Orfeo de Monteverdi, composé en 1607, va à ce point magnifier cette intention qu’on a fait de lui l’un des inventeurs de l’opéra. Deux périodes se distinguent de la carrière de Monteverdi : celle où il travaille à la cour des Gonzague à Mantoue, puis celle où il s’installe à Venise, à partir de 1613, et où ses opéras sont présentés dans les premiers théâtres publics de l’histoire.

Pas vraiment une trilogie

La "trilogie" présentée au Théâtre La Fenice ces jours-ci est portée par l’un des grands maîtres de la musique européenne, Sir John Eliot Gardiner, dont la carrière est en partie associée à Monteverdi. Le chef n’était qu’un jeune étudiant de 21 ans quand il a fondé le "Monteverdi Choir" en 1964 et son "Vespro" dirigé à la Basilique Saint Marc a marqué les esprits.
Paolo Zanzu à côté de la tombe de Monteverdi en l'église des Frari de Venise.

Paolo Zanzu à côté de la tombe de Monteverdi en l'église des Frari de Venise.

© Lorenzo Ciavarini Azzi / Culturebox
À 33 ans, l’un de ses deux chefs assistants musicaux, et brillant claveciniste, Paolo Zanzu, parvient à s’extraire des derniers ajustements à la Fenice pour nous expliquer l’ampleur de ce projet qu’il ne faut pas confondre avec une trilogie habituelle. "Ce serait même un anachronisme", ajoute-t-il. "Monteverdi est l’auteur de très nombreux opéras, tous perdus à l’exception de ces trois-là, composés à des dates très éloignées : 1607 pour le premier, "Orfeo", et 1641 et 1642 pour "Le retour d’Ullysse" et pour "Le couronnement de Poppée". Trente ans d’écart !".

"Orfeo est également loin des deux autres, du point de vue du livret, de l’esthétique, mais aussi de la politique", explique-t-il, "et il est important d’apprécier cette nuance majeure : "Orfeo" est créé à Mantoue dans une Cour riche, exubérante, alors que les deux autres dans des théâtres publics de Venise, dans une époque de déclin de la République. La manière dont est porté le mythe d’Orphée, chargé d’espoir et de joie, révèle l’optimisme et la splendeur de l’époque. Se déroulant sous Néron, "Le Couronnement de Poppée" est, lui clairement aussi le miroir de la société vénitienne en déclin, où violence, délation sont courants. Enfin sur le plan musical, "Orfeo" participe à la création de l’opéra, il est inventif, il fait une sorte de patchwork, avec beaucoup de chœurs, des récitatifs, comme des ariosos… C’est génial, il en jette, mais c’est frais. Dans "Ulysse", comme dans "Le couronnement de Poppée", la perfection de Monteverdi est dans la simplicité."

Une sensibilité dramatique exceptionnelle

Occasion unique de redécouvrir Monteverdi pour les Vénitiens, ce marathon est accompagné d’un week-end de colloque intensif autour de Monteverdi animé par les plus grands spécialistes au monde. Dans l’île de San Giorgio Maggiore, située juste en face de San Marco, le Centre d’études culturelles de la Fondation Cini abrite ces journées. Et sa salle ne désemplit pas malgré une grève des transports qui rend difficile l’accès aux lieux. C’est dire l’attente chez les mélomanes. Professeur à l’Université de Pavia, le musicologue Stefano Lavia est l’un des responsables de ces journées : "On a enfin pris conscience et chez les chercheurs, et chez les artistes, que Monteverdi a rejoint le summum de son art à son époque."
Le professeur Stefano Lavia à Venise à la Fondation Cini le 16 juin.

Le professeur Stefano Lavia à Venise à la Fondation Cini le 16 juin.

© Lore

Révolutionnaire, Monteverdi ?

Ce qui fait la spécificité de son génie ? "Tout simplement sa sensibilité dramaturgique exceptionnelle", dit-il. "Monteverdi sait apprendre de tout le monde, il assimile tout et transforme tout. Ce qu'il possède, il l'a formé dans le laboratoire des madrigaux où il développe la représentation musicale des passions contraires, des contrastes donc. Il a compris que pour toucher aux sentiments de l'auditeur il faut représenter les passions contraires qui passent à travers des actions dramatiques. Dans "Orfeo", dans "Ulysse", ou dans "Le  couronnement de Poppée" il y a toujours cela et chaque choix de composition est un choix réfléchi. Pour y parvenir, Monteverdi a en effet inventé de nouveaux modes de langage : le pizzicato par exemple, ou encore ce qu'on appelle le style "concitato" ou "agité", avec des effets comme des tremolos (des notes répétées très rapidement) et des trilles prolongés pour indiquer la colère ou la guerre par exemple. Imaginez le contraste par exemple entre le style "concitato" et un calme olympien, presque éthéré ! En gros, Monteverdi renouvelle le vocabulaire musical de manière à représenter la gamme la plus vaste d'émotions."

Révolutionnaire, Monteverdi ? "Pas exactement", selon Stefano Lavia. "Stravinsky disait que pour innover il ne fallait jamais tourner le dos au passé. C'est ce qu'a fait Monteverdi qui a innové, qui a créé l'opéra moderne, mais sans révolution." Aujourd’hui à Venise, cette redécouverte de Monteverdi fera date.

Revivez sur Culturebox l'événement du 450e anniversaire de Claudio Monteverdi : la trilogie des opéras est disponible dès ce 23 juin 2017 pour "L'Orfeo", le 24 juin pour "Le retour d'Ulysse dans sa patrie" et le 25 juin pour 'Le couronnement de Poppée".