"Platée" dans le monde de la mode : interview avec Robert Carsen

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 20/03/2014 à 18H46
"Platée" de Rameau, à l'Opéra comique, jusqu'au 30 mars 2014

"Platée" de Rameau, à l'Opéra comique, jusqu'au 30 mars 2014

© Monika Rittershaus

Oubliez le XVIIIè siècle. A l'Opéra Comique, "Platée" de Rameau, s'installe sur les podiums d'une fashion week parisienne, Karl Lagerfeld en invité d'honneur. Au programme : grande débauche et beaucoup d'humour, la satire supporte l'anachronisme. Mais la musique ne perd rien de sa saveur, admirablement servie par Paul Agnew et les Arts Florissants. A voir et revoir en live sur Culturebox.

"Platée" est l'unique comédie de Jean-Philippe Rameau, créée quand celui-ci est au sommet de sa gloire en 1745. Elle se nourrit en partie du courant comique de l'opéra, et surtout des parodies du grand genre en vogue sur les tréteaux de "La Foire", où ton burlesque, travestissement, onomatopées étaient légion. C'est cet esprit qui est mis en exergue dans la production de "Platée" à l'Opéra comique. C'est l'histoire d'un stratagème conçu par les Dieux pour apaiser la jalousie de Junon : on proposera pour amante à son mari volage, Jupiter, Platée, une nymphe laide et nymphomane. Platée qui se croit irrésistible, est chantée par un homme, ici l'excellent Marcel Beekman. Junon ne pourra que rire en découvrant le pot aux roses. Le metteur en scène, Robert Carsen a pris le parti de transposer la satire de nos jours, dans le milieu de la mode. Strass, paillettes et défilés, mais aussi boule disco, scène orgiaques et autres excès en tout genre occupent l'espace avec légèreté, humour et sarcasme.
Robert Carsen a réalisé la mise en scène de "Platée"

Robert Carsen a réalisé la mise en scène de "Platée"

© Felipe Sanguinetti
Robert Carsen explique ici l'esprit qui a guidé sa mise en scène.

Culturebox : Pourquoi avoir transposé Platée à notre époque? 
Robert Carsen : Déjà à sa création, "Platée" était présenté sous une forme contemporaine. On croit à tort qu'aux XVIIè ou XVIIIè siècles les spectacles étaient en costume d'époque. Les gravures montrent le contraire : les chanteurs revêtaient le plus souvent des habits contemporains, sans doute quelque peu "exagérés". Sur le tableau de 1745 représentant le chanteur Pierre de Jélyotte (par Charles Antoine Coypel) dans le rôle de Platée, celui-ci porte un vêtement de son époque.
Au delà des costumes, le spectacle comporte une dimension très contemporaine…
Oui, c'est aussi une question de philosophie du théâtre : c'est, je pense, une forme d'art éphémère qui parle toujours de son époque, et de la modernité de celle-ci. Il n'y a pas d'ambition "muséale", et en tout cas rarement on recherche le passé comme forme d'expression. En 1745 "Platée" a beaucoup surpris, par ce que c'est une satire qui est une forme de théâtre beaucoup plus difficile et exigeante qu'une comédie, car elle met un miroir à son public. Ici cette ambition satirique n'est pas masquée, au contraire elle fait l'objet du prologue où Rameau fait chanter en chœur à la muse Thalie, au dieu Momus et à l'acteur légendaire Thespis : "Livrons au ridicule une éternelle guerre, n'épargnons ni mortels ni dieux". L'idée d'inventer une satire est revendiquée. Et c'est très moderne.
Platée (Marcel Beekman), en peignoire blanc, est au centre de la scène.

Platée (Marcel Beekman), en peignoire blanc, est au centre de la scène.

© Monika Rittershaus
Que dit "Platée" ?
On pense toujours au ridicule du personnage de Platée, qui est en réalité à la fois une victime innocente et la nymphe très vaniteuse qui vise si haut... Platée représente les mortels, mais les Dieux aussi sont moqués. Traduit dans le monde de la mode, le spectacle a les "fashion gards" (les gardiens de la mode)  et les "fashion victims" (les victimes de la mode). Platée subit les moqueries des gens de la mode qui ont juste besoin de quelqu'un pour faire leur farce, pour rendre jalouse Junon ; mais elle est aussi victime de sa propre ambition, croyant pouvoir mériter de devenir la reine des Dieux. C'est grotesque, exagéré… Mais, à bien y songer, ne sommes-nous pas tous un peu comme ça ? Nous voulons tous, à un moment, être le plus le plus beau ou le plus apprécié...

Vous avez un attachement particulier pour Platée...
J'ai une certaine tendresse pour elle, elle est touchante, pas seulement ridicule…
Et l'œuvre est absolument extraordinaire, j'en adore la musique de danse, je suis fasciné par l'univers créé par ces dramaturges et ces compositeurs.
Edwin Crossley-Mercier en Jupiter/Lagerfeld

Edwin Crossley-Mercier en Jupiter/Lagerfeld

© Monika Rittershaus
On reconnaît quelques personnages de l'univers de la mode d'aujourd'hui…
Si on décide de situer "Platée" dans le monde de la mode, il n'y a qu'un seul dieu, c'est Karl Lagerfeld ! Mais il y a d'autres figures (comme Anna Wintour, rédactrice en chef de Vogue) que les spécialistes reconnaîtront… Au-delà de ça, c'est un spectacle qui parle de la beauté et de son opposé, de ce qu'on peut trouver chic ou pas chic, correct ou pas. Le monde de la mode est somme toute présenté de manière assez flatteuse.

Ce spectacle parle aussi d'un secteur qui marche très bien puisque l'homme en a besoin ; il a besoin de changer, il cherche le mieux en lui, le plus beau. En vieillissant, il perd de l'assurance et la mode peut l'aider. "Platée" est une métaphore qui sied bien au monde de la mode. En tous les cas, je ne voulais surtout pas la traiter comme une grenouille (comme on l'a souvent présentée, nymphe des marais…), car elle n'est nulle part décrite comme telle dans le livret.  A nouveau, dans le tableau  représentant Jélyotte, Platée n'est pas du tout grimée en grenouille, elle est comme une fille, mais avec beaucoup trop de mouches, de rubans et de fleurs dans les cheveux…