Piotr Beczala, le ténor universel sur tous les fronts

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 02/07/2013 à 10H18
   Piotr Beczala © Matthias Creutziger

Triple actualité pour le ténor polonais Piotr Beczala : un superbe « Requiem » de Verdi à l’Opéra Bastille, un DVD de son récent « Rigoletto » au MET de New-York et surtout une merveille de CD consacré à l’opérette viennoise.

Honte à moi de ne pas avoir cité Piotr Beczala (voir mon article sur Joseph Calleja) parmi les meilleurs ténors actuels! Il le mérite. Son CD, « L’art de Richard Tauber » rend d’abord hommage à ce magnifique chanteur des années 1920-1930, un des préférés des Viennois, qui  chantait divinement Mozart et Richard Strauss et interprètera plus de 700 fois « Le pays du sourire » écrit pour lui par Franz Lehar. Lors de l’Anschluss Tauber s’exile à Londres où il meurt en 1948.

L’hommage de Beczala commence par le fameux air  «Je t’ai donné mon cœur » (superbe en allemand, plus exotique en anglais !) suivi de « Vienne, ville de mes rêves ». Merveilleuse promenade dans un répertoire mal connu chez nous en-dehors des grands standards  (« La veuve joyeuse », avec une Anna Netrebko improbable et toujours aussi fâchée avec la prononciation).

Son timbre est splendide
Beczala est puissant dans « J’aime toutes les femmes » de Robert Stolz (ce grand chef des valses de Strauss qui était aussi un délicieux compositeur), mélancolique dans « Still wie die Nacht », héroïque dans «Le prince étudiant » de Romberg, lyrique, tendre (Je baise votre main, Madame » de Ralph Erwin), séducteur et toujours attentif à trouver les justes couleurs de chaque air alors que tant d’autres se contenteraient d’apposer un label  «opérette viennoise » sur leur chant sans regarder la variété d’inspiration qu’elle recouvre. Et son timbre est splendide, qui va si bien à cette musique de nostalgie et de crème fouettée.

« C’est mon obsession : comprendre le style exact de chaque oeuvre. Trop de chanteurs se contentent de chanter. Moi, quand je chante Gounod, je cherche à m’imprégner du style français, de l’italien dans Verdi et dans Mozart…  du mozartien. Je lis les archives, j’écoute les grands anciens. Nello Santi (ce vieux chef italien a la réputation de connaître par cœur tous les rôles des opéras de Verdi et de diriger les répétitions sans partition) m’a dit : dans Verdi, il y a des portamentos (deux notes liées chantées rapidement qui permettent en souplesse les changements de registre) qu’il n’y a pas dans l’opéra français. J’en tiens compte dans mon interprétation. De toute façon tout chanter dans le même style deviendrait vite ennuyeux ». Au passage, un coup de chapeau au vétéran Nicolai Gedda qui, quoique suédois, disait le français de manière admirable; et petit coup de griffe à Franco Corelli, le partenaire favori de Callas, dont le rôle si français de Werther, résonnait, malgré sa voix magnifique, comme de l’italien.

Beczala dans sa loge de l'Opéra Bastille
Beczala reçoit dans sa loge de l’Opéra Bastille, grand sourire et regard perçant: sur le piano la partition du « Roméo et Juliette » de notre Gounod, qu’il chante à Vienne dans quelques jours. Beczala, Polonais du monde. «  A vingt ans je ne parlais que le polonais et le russe mais mes rêves de ténor étaient à l’Ouest, à Londres, à Munich, à Paris ». Il intègre l’opéra de Linz en Autriche où il chante tout le répertoire… en allemand ! « C’était au début  un allemand vraiment phonétique ! ». Puis Zurich « où j’ai croisé les plus grands: Pavarotti, Bartoli, Domingo » Et là, désormais, il chante aussi en français, en italien, en russe…

Dans le « Requiem » de Verdi dont Philippe Jordan fait un monument écrasant et funèbre, sans une once d’italianité, Beczala est à l’unisson du chef : son « Ingemisco » (le grand air de ténor) est magnifique et… pas du tout opératique. C’est un choix assumé.

Manque un peu de l'insouciance et de la désinvolture si italiennes
Le « Rigoletto » du Metropolitan de New-York ( capté en février dernier) n’est pas mal non plus. Avec Renee Fleming en hôtesse de luxe, la belle Gilda de Diana Damrau, le Rigoletto de Zeljko Lucic à la voix engorgée et manquant d’éclat (mais le fameux air «Cortigiani ! » est bien réussi!). Et notre Beczala en duc de Mantoue, voix jamais poussée, contrôlée, à la ligne de chant irrésistible et aux aigus royaux. Sa « Donna è mobile »  est magnifique… et manque un peu de l’insouciance et de la désinvolture si italiennes qu’y mettent un Pavarotti ou un Alagna.

« Pourquoi négligez-vous votre patrimoine ? Massenet, Gounod, Bizet, Berlioz, ce grand style français, ce sont les étrangers qui le défendent. Où sont les jeunes chanteurs français dans le répertoire français ?». Je balbutie à cette juste colère (l’œil perçant s’est assombri), n’osant me lamenter avec lui sur les incohérences de notre système musical. Et je botte en touche : à quand le prochain grand rôle parisien? «Le « Faust » de Gounod à Bastille en 2014-2015. Mon premier rôle en français devant un public français. Un défi ». Voilà pourquoi. Il a soudain l’air d’avoir le trac. Nous pas.


« Hearts’delight, the songs of Richard Tauber », un CD Deutsche Grammophon
«Rigoletto » de Verdi (DVD Deutsche Grammophon) avec Piotr Beczala, Diana Damrau, Zeljko Lucic, Stefan Kocan, Metropolitan Opera Ch. et Orch., dir. Michele Mariotti, mise en scène Michael Meyer 
 
 Piotr Beczala © Anja Frers/DG