"Au monde" à l'Opéra Comique : un chef-d’œuvre et le talent de Patricia Petibon

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 04/03/2015 à 11H58
« Au monde » de Philippe Boesmans, livret et mise en scène de Joël Pommerat

« Au monde » de Philippe Boesmans, livret et mise en scène de Joël Pommerat

© Elisabeth Carecchio

Un chef-d’œuvre du Belge Philippe Boesmans : reçu comme tel à sa création à Bruxelles en avril dernier, « Au monde » faisait honneur, ces jours-ci, à l’Opéra-Comique. Le livret et la mise en scène de Joël Pommerat, Patricia Petibon et ses camarades chanteurs, y étaient aussi pour beaucoup.

Certains spectacles se présentent sous d’heureux auspices, ce n’est pas pour cela qu’ils sont réussis. « Au monde » l’est, absolument. D’abord (commençons par là !)  parce que Boesmans, tout en ne reniant rien de la musique de son temps, a composé non pas une expérience sonore plus ou moins desséchée mais une œuvre audible par tous et profondément belle.
 
Une superbe fusion entre théâtre et opéra

Ensuite parce qu’ «Au monde » repose sur un livret imparable : c’est la pièce elle-même, premier succès de Joël Pommerat (créé en 2004 au Théâtre National de Strasbourg), que celui-ci a retravaillée et dont il assure la mise en scène, comme il le fait de chacun de ses spectacles. On pourrait presque ainsi considérer « Au monde » soit du point de vue de l’opéra, soit du point de vue du théâtre. Ou finalement comme une superbe fusion entre deux arts qui ne s’accordent pas toujours.  
Fusion en théâtre et opéra

Fusion en théâtre et opéra

© Elizabeth Carecchio
Dans une famille d’industriels du fer le père va passer la main. Il a choisi Ori, son fils cadet, pour lui succéder. Mais Ori se fait prier, effroi des responsabilités, dissimulation d’un secret plus lourd ? Dans ce temps  suspendu, le fils ainé (que sa déchéance n’alarme pas) et les trois filles se retrouvent. Passent le mari de la sœur ainée (le ténor Yann Beuron, interventions superbes) et une sorte de dame de compagnie qui éructe en une langue étrange (du basque ?) puis chante « My way » avec une voix d’homme. Angoisse diffuse, sourdes menaces qui n’éclateront jamais. La fille cadette souffre d’avoir été adoptée, le père perd la mémoire, la seconde fille ne supporte pas son statut de vedette télévisuelle. Il y a dehors un tueur de femmes : « Imagines-tu Ori trempé dans le sang de femmes? – Pourquoi de femmes ? » échangent les sœurs. Mais ces déclarations, ces malaises, cette violence secrète, sont peut-être des rêves de la seconde sœur… 
"Au Monde", extrait
On est entre Vinaver et « Les damnés » de Visconti, chez Pommerat ! Dans l’insondable univers de bourgeois aux visages d’eau lisse et qui étouffent en espérant la tempête. Mais « Au monde », cet « Au monde »-là, est un opéra. Qui grandit encore la pièce.

Une partition aussi subtile que spectaculaire

Boesmans s’inscrit délibérément dans la lignée des grands du XXe siècle, particulièrement Debussy (« Pelléas et Mélisande ») et Poulenc auxquels on pense plus d’une fois : dans les interventions de Petibon, par exemple, des phrases composées d’une seule et même note répétée mais la dernière fois à la quinte ou à l’octave supérieures. Cependant on n’est ni dans la copie ni dans le patchwork, Boesmans a trop de talent pour cela : sa partition, aussi subtile que spectaculaire, atonale ou mélodique, s’adapte au climat des scènes, est orchestrée avec un sens imparable des alliances de timbres (contrebasse-trombone basse-piano !) et, malgré cette profusion instrumentale, met toujours la voix en avant. Bravo à Patrick Davin d’en faire ressortir la poésie et la richesse sonore, à la tête d’un Philarmonique de Radio-France aux talentueuses individualités !  
Les éclairages en noir et blanc d’Eric Soyer 

Les éclairages en noir et blanc d’Eric Soyer 

© Elizabeth Carecchio
Distribution de la plus belle eau. Moins (à part Beuron) du côté des hommes. Werner van Mechelen ( le fils ainé) est un peu pâle, Frode Olsen (le père) manque de projection, Philippe Sly (Ori, rôle créé par Stéphane Degout), belle voix mais un léger manque de présence. Mais la Galloise Fflur Wyn est très émouvante en troisième sœur. Charlotte Hellekant, au chant pas toujours maîtrisé, est une incarnation parfaite de la fille ainée enceinte : toujours en noir, immobile sur sa chaise, blonde, le ventre en avant : « On dirait que ça fait des années que tu attends cet enfant » lui dit la seconde sœur.

Patricia Petibon triomphe

En seconde sœur Patricia Petibon triomphe. On est heureux qu’après « Dialogue des Carmélites » l’an dernier, cette grande artiste nous montre de nouveau, après s’être égarée dans quelques expériences improbables, de quoi elle est capable : la beauté des moyens, la conduite du chant, la tenue d’un personnage, la présence en scène (quand elle ramène son châle sur ses épaules elle a parfois des attitudes de Callas). Le fulgurant trio final qui réunit les sœurs, si différent de celui du « Chevalier à la rose », en a la force émotive : "Je suis belle, je suis drôle, je suis moi" chante une Petibon à bout de forces. 
Patricia Petibon triomphe

Patricia Petibon triomphe

© Elizabeth Carecchio
Doit-on ajouter que, dans les éclairages en noir et blanc d’Eric Soyer (où explosent l’éclat turquoise de la robe de Petibon, la tache rousse du chignon de Petibon), la mise en scène de Joël Pommerat a le tranchant magnifique d’un somptueux cauchemar ?

« Au monde » de Philippe Boesmans à l’Opéra-Comique à Paris
Livret et mise en scène de Joël Pommerat. Du 22 au 27 février 

La pièce « Au monde » de Joël Pommerat,  à l'origine de cet opéra, est visible en replay sur Culture Box