Opéra comique : noirceur et poésie des "Contes de la lune vague après la pluie"

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 19/05/2015 à 20H47
La scène du radeau des "Contes de la lune vague après la pluie". 

La scène du radeau des "Contes de la lune vague après la pluie". 

© Vincent Pontet

Les "Contes de la lune vague après la pluie", d'après le film de Kenji Mizoguchi de 1953 sont à l'Opéra comique. A mi chemin entre conte fantastique et réalisme social, le récit d'aventures prend la forme d'un opéra dit "de chambre", signé par le tandem Xavier Dayer (musique) et Alain Perroult (livret). Noirceur et poésie d'un Japon médiéval imaginaire. Si loin, si proche…

Une intrigante poésie émane de la scène de l'Opéra comique. Premier tableau : veille de guerre, deux cabanes pointues en carton pâte au centre du village. Pour les habitants, vie de dur labeur et des rêves plein la tête.
Contes de la lune vague 2 © Vincent Pontet
Plus loin, autre tableau : un radeau vogue en plein brouillard et croise une âme errante en quête de secours. Dans une autre scène, la porte d'un château imaginaire s'ouvre sur la mystérieuse danse des voiles d'une séduisante femme fantôme… 
Contes de la lune vague 3 © Vincent Pontet

Les séquences sont courtes, intenses, la tension narrative croissante. La musique, grave, stridente et au rythme irrégulier, ne cesse jamais. Ce sont les "Contes de la lune vague après la pluie", un opéra de chambre contemporain composé par Xavier Dayer, librement inspiré du film éponyme de Kenji Mizoguchi de 1953.

Récit d'apprentissage

L'histoire commence comme le rêve banal d'une vie meilleure, à l'américaine, dirait-on aujourd'hui. Le désir de deux hommes de quitter leur vie misérable dans un village du Japon médiéval pour saisir les opportunités de la ville. Genjuro, potier de son état, voudrait faire fortune de ses pièces de terre cuite. Son beau-frère, Tobe, caresse le désir de devenir samouraï mais n'en a pas les moyens. Prêts à tout pour leur ambition, y compris à sacrifier leurs familles, les deux vont se brûler les ailes et perdre ce qu'ils ont de plus cher, leurs épouses, qui ne partagent pas leurs projets. Au terme de longues péripéties, Ohama (la femme de Tobe) se prostitue et Miyagi (la femme de Genjuro)  meurt…

Par delà le récit d'aventure, "Les contes de la lune vague…" questionnent le couple, le désir, l'errance (la scène du radeau dérivant au large n'évoque-t-elle pas avec force les "boat people" d'aujourd'hui ?), l'existence tout simplement et se muent en récit d'apprentissage. Sur la scène de l'Opéra comique, si l'essence de l'histoire est japonaise, la mise en scène de Vincent Huguet est dépourvue de toute "japonaiserie" ou consonance particulière, hormis la présence d'un tatami, de kimonos ou des poteries. Ni la musique – clairement estampillée "musique contemporaine", ni les très beaux décors de Richard Peduzzi ne "font" japonais.

Au-delà du Japon

La colonne vertébrale de cet opéra reste l'histoire, que le cinéaste japonais avait autrefois composée à partir de deux "Contes de pluie et de lune", écrits par le poète Ueda Akinari au XVIIIe siècle. La version d'aujourd'hui repose sur un livret (dont l'écriture est aussi profonde qu'efficace) qui sert admirablement l'universalité et l'intemporalité du propos. C'est un conte moral dans lequel les hommes payent cher leur désir de reconnaissance sociale mais finissent par comprendre la valeur de l'existence humaine.
Contes de la lune vague 4 © Vincent Pontet

Avec le livret, l'autre clé de la narration des contes réside évidemment dans la musique de Xavier Dayer qui repose sur une tension permanente - que l'on ressent par exemple par de brutaux écarts d'octave. La partie chantée – et interprétée avec beaucoup de justesse – est à la fois déroulement de l'action et illustration. Mais le rôle de premier plan revient sans doute à l'orchestre. "L'orchestre traduit en quelque sorte tout ce que subit Genichi, l'enfant du couple formé par Genjuro et Miyagi : il est ce monde intérieur bousculé par le drame des adultes", explique le compositeur Xavier Dayer. "Plus la musique évolue dans le drame, plus elle s'ouvre vers un parcours initiatique qui finit par un chant presque a cappella de Miyagi".

Illusion musicale

L'orchestre n'est composé en réalité que de neuf instruments mais donne parfois l'illusion d'une grande formation. "Il s'agit là de la seule influence véritablement japonaise dans ma musique, c'est-à-dire l'art de dire beaucoup avec peu de choses, comme on le voit dans l'art floral ou les haïkus. Donc avec le même groupe d'instruments, je fais parfois jouer de petits ensembles très "chambristes" (jusqu'à un duo flûte-voix par exemple) et parfois un ensemble "qui sonne". Le contraste musical se situe à ce niveau là, de la masse sonore", poursuit Xavier Dayer.

Et chaque partie de l'orchestre a son rôle défini dans la narration, selon un code imaginé par le compositeur : ainsi, jouant en petite formation (duos, trios, quatuor), les instruments expriment la dimension "réelle" de l'histoire, alors que les "tutti" orchestraux (donc tous les instruments) disent davantage la dimension fantastique du conte, le monde irréel et dangereux. Toute la fragilité de l'histoire est ainsi contée en musique : "J'ai imaginé l'orchestre comme un sol instable, sur lequel évoluent les crescendos comme dans un caléidoscope, jusqu'à ce qu'un nouveau sol se construise sur des notes tenues plus longtemps", conclut Dayer : "Car tout n'est pas noir, la fin est ouverte sur une libération !"

"Contes de la lune vague après la pluie" à l'Opéra comique à Paris
Opéra de chambre de Xavier Dayer, sur un livret d'Alain Perroux
D'après le film "Contes de la lune vague après la pluie" de Kenji Mizoguchi
Direction musicale de Jean-Philippe Wurtz
Mise en scène de Vincent Huguet