Les trois vies discographiques de la diva Anna Netrebko

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 01/05/2015 à 11H38
Les trois vies discographiques d'Anna Netrebko

Les trois vies discographiques d'Anna Netrebko

© Harald Hoffmann

Elle est l'une des plus belles chanteuses d’aujourd’hui. Sa maison de disques, la prestigieuse Deutsche Grammophon, lui a donné, ces derniers mois, l’occasion d’explorer des territoires inattendus. Richard Strauss et Tchaïkovski deux fois. Revue de détail.

Avec Netrebko, un autre Richard Strauss

Et d’abord une vraie surprise : les « 4 derniers lieder », automnal chef-d’œuvre d’un Richard Strauss octogénaire. Pas du tout le répertoire auquel nous a habitués l’Ukrainienne. Non que les barrières entre les écoles soient à ce point rigides mais, dans la réalité des divas et dans les conditions (grandes salles, décalages horaires incessants, redoutables pour la voix) où elles exercent, elles se sont spécialisées souvent dans tel type de rôle. Netrebko, elle, c’est l’opéra italien ou russe. Pas la musique allemande.
   
C’est ainsi que certains confrères se sont montrés très réticents devant cet enregistrement. Pas nous. Certes nous ne retrouvons pas « nos » Strauss, ceux d’une Elizabeth Schwarzkopf sublimement hiératique, limite désincarnée. Ou même d’une Jessye Norman aux sombres couleurs. Non, Netrebko, c’est une Salomé qui aurait échappé à son tragique destin et, vieille dame indigne, aurait conservé la sensualité de sa jeunesse. Emblématique, le « September », fruité comme un raisin de vendange tardive. Dommage que Barenboim, à la tête d’une Staatskapelle de Berlin noir et or, rate, par une lenteur excessive, le sublime adieu en trille d’ « Im Abendrot ! ». Son «Une vie de héros » est un complément un peu brouillon mais plein de vaillance et de vitalité.

Chez elle dans "Eugene Oneguine"

Netrebko est en revanche chez elle dans l’«Eugene Oneguine » de Tchaïkovski. Un Oneguine de luxe, qui vient du Metropolitan Opera de New York, avec deux autres stars, Mariusz Kwiecien et Piotr Beczala, très en voix, mais Beczala n’accentue pas assez le caractère suicidaire de Lenski. La mise en scène est de Fiona Shaw, qui remplace son amie, la grande Deborah Warner. Et c’est lugubre d’un bout à l’autre… Or toute la beauté d’ «Eugene Oneguine » est dans le lent passage d’une atmosphère joyeuse autour de Tatiana, la jeune fille qui s’ouvre avec confiance à l’amour, à la tragédie où meurt Lenski en duel et où Tatiana, mal mariée mais fidèle, repousse Oneguine qu’elle continue à aimer, simplement par devoir.  

Les scènes finales sont donc superbes, le bal chez Gremine (insuffisant Alexeï Tanovitski) et les adieux d’une magnifique violence, Netrebko en fourrure noire et voilette échappant à Kwiecien après un ultime baiser. Le duel n’est pas mal non plus, d’une sinistre beauté, l’air de Lenski semble chanté devant les cadavres de soldats de la Grande Armée au cœur de l’hiver russe. Mais tout le début est à côté de la plaque : paysans aux costumes proprets (que le public de New York, le plus conservateur du monde, adore évidemment), nounou sortie de la comtesse de Ségur, la joyeuse et rêveuse Tatiana incarnée par une Netrebko qui fait la gueule dans sa robe Vichy. L’air de la Lettre, l’un des plus beaux de toute l’histoire de l’opéra, n’est pas chanté par une jeune fille dont le cœur palpite de désir et d’espérance mais par une Anna Karénine qui s’apprête à se jeter sous le train fatal ! Dommage car la voix et la musicalité de Netrebko sont irréprochables. Valery Gergiev dirige évidemment tout cela dans toutes les nuances de noir possible !

"Iolanta", merveille absolue

Mais voici  «Iolanta ». Merveille absolue. Pourquoi le dernier opéra de Tchaïkovski reste-il si mal connu? L’intrigue, c’est vrai, est mal fichue et un brin simplette. Iolanta (Yolande), la fille du roi René, est aveugle mais elle l’ignore (!) Un médecin arabe décide de la guérir. Le duc Robert de Bourgogne, son fiancé, vient rompre les fiançailles car il en aime une autre. Son écuyer, Vaudémont, tombe amoureux de Iolanta. Sentiments réciproques. Iolanta, la vue retrouvée, s’émerveille des beautés de la nature et rend grâce au Créateur. Fin ! 

Heureusement, Tchaïkovski a composé une musique admirable, où son génie mélodique explose à plein. Œuvre concise : chaque personnage a, pour s’exprimer et nous émouvoir, un seul air, le plus souvent magnifique. Le plus beau pour nous: celui du médecin, Ibn-Hakia (« Les deux mondes, le charnel et le spirituel »), trois minutes d’une mélodie lancinante qui monte en crescendo, d’une rare beauté sonore et… philosophique.  

Cinq airs donc, un duo (celui des amoureux), une introduction avec Iolanta et ses suivantes, deux scènes de dénouement. Netrebko est merveilleuse, le Robert d’Alexeï Markov, le médecin de Lucas Meachem, très bons. Un peu moins le roi de Vitaly Kowaljow. Admirable Vaudémont de Sergueï Skorokhodov, bouleversé et bouleversant, au timbre si particulier de ténor russe qui peut déplaire mais auquel nous sommes extrêmement sensible. L’orchestre philharmonique slovène, dirigé par l’excellent Emmanuel Villaume (encore un Français qui n’est pas prophète en son pays !), se hisse à la hauteur de l’enjeu mais on se dit qu’il est désormais bien onéreux d’enregistrer un opéra, au point d’aller chercher une formation de seconde zone (soit dit sans aucun mépris pour ces musiciens qui font honneur à l’œuvre qu’ils jouent).

Cette « Iolanta », Netrebko l’a fait triompher à New York cet hiver, avec, en Vaudémont… Piotr Beczala ! Les mélomanes français l’entendront cet été à Aix-en-Provence (par Ekaterina Scherbachenko, mise en scène de Peter Sellars). Et, en mars 2016, à l’Opéra de Paris, chantée par Sonia Yontcheva, pour une soirée-surprise dont nous vous reparlerons. Serait-ce que « Iolanta » est en train de retrouver, non seulement la vue mais la vie ?


Anna Netrebko chante les « 4 derniers lieder » de Richard Strauss le 10 mai au Théâtre des Champs-Elysées avec l’Orchestre National de France dirigé par Daniele Gatti (au programme également, Berlioz et Prokofiev). Elle reviendra le 4 juillet en concert de gala au château de Versailles.

« Quatre derniers lieder. Une vie de héros » de Richard Strauss, Anna Netrebko, Orch. de la Staatskapelle de Berlin, dir. Daniel Barenboim. CD
« Iolanta » de Tchaïkovski. Anna Netrebko, Sergueï Skorokhodov, Alexeï Markov, etc. Orch. Phil. Slovène, dir. Emmanuel Villaume, 2 CD
« Eugene Oneguine » de Tchaïkovski ». Anna Netrebko, Mariusz Kwiecien, Piotr Beczala, Metropolitan Opera Orch., dir. Valery Gergiev, 2 DVD   

"Eugene Oneguine" de Tchaïkovski

"Eugene Oneguine" de Tchaïkovski

© Deutsche Grammophon