Le retour d'un ange : la soprane Christiane Eda-Pierre

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 23/07/2013 à 15H23
« L’art de Christiane Eda-Pierre » © Decca

Elle a créé le rôle de l’Ange dans le « Saint François d’Assise » d’Olivier Messiaen. Elle était à l’époque (1983) une des grandes chanteuses françaises. A l’occasion de la sortie d’un double CD, retour sur une carrière éblouissante. Et trop courte!

"Une infirmière me massait les épaules"
« Cet Ange, Messiaen l’a écrit pour moi mais c’est Rolf Liebermann, le directeur de l’Opéra de Paris, qui m’avait choisie. Il lui avait dit « Ce sera Christiane !»   Au moment des premières répétitions Messiaen n’avait toujours pas fini, on était tous un peu affolés. A l’époque on a beaucoup parlé de mon costume, de mes grandes ailes multicolores. Messiaen tenait à ce qu’elles soient faites en vraies plumes.  Moi j’aurais préféré du papier de soie, c’était plus léger. Il a refusé. Aux entractes une infirmière me massait les épaules. Mais Liebermann et lui m’ont fait un cadeau absolument merveilleux ».

L'émotion dans la vibration d'une note
Je lui parle des Berlioz du disque, ces duos du « Benvenuto Cellini » avec le grand Nicolaï Gedda : Eda-Pierre, aux aigus cristallins, et qui sait mettre l’émotion dans le chant même, dans la vibration d’une note. L’immense et magnifique nocturne élégiaque de  «Béatrice et Bénédict » (Berlioz reproduit ici le miracle du nocturne des « Troyens »), un moment de rêve qu’elle partage avec la mezzo anglaise Helen Watts.  Le grand chef britannique Colin Davis, qui vient de mourir, entreprenait dans ces années-là (1970) une intégrale de ce génie français… que les Français négligeaient. Eda-Pierre s’est retrouvée seule française entourée des plus grands chanteurs anglais : «J’avais passé un casting anonyme : on portait des numéros ! Bon, j’ai été choisie. Avec Colin Davis on a eu des rapports particuliers, il était très dirigiste. Je voulais certaines choses. On m’a dit « Lâchez, parce que lui ne va pas lâcher ! » Mais il aimait beaucoup ma voix ».

Le disque a eu un très gros succès et Colin Davis l’a redemandée pour l’enregistrement de l’ « Enlèvement au sérail », qui est un des plus beaux de cet opéra de Mozart : quatre extraits sur le CD, où elle est une exquise Constance. Comme elle a été  la Comtesse, Donna Anna,  la Reine de la Nuit… Voix si mozartienne, pure et légère.
Konstanze, « L’Enlèvement au Sérail », Opéra de Paris 1977 © © Colette Masson (collection privée, avec l’aimable autorisation de Madame Christiane Eda-Pierre)
Mettre en avant la permanence de la langue française
Il y a sur le CD cinq étranges mélodies de Stravinsky, deux extraits du « Roi David » d’Honegger, entre douceur fauréenne et dépouillement protestant: autant de merveilles. « J’ai chanté beaucoup d’oratorios, des mélodies françaises, du contemporain. Charles Chaynes m’a écrit « Pour un monde noir » sur des textes d’auteurs africains mais aussi d’Aimé Césaire. Cela m’avait beaucoup touchée : Aimé Césaire avait très bien connu mon père, qui était passionné de poésie ». Christiane Eda-Pierre est martiniquaise, de cet île, dit-elle où l’on aime « parler », mettre en avant la permanence de la langue française, quitte à se faire taxer de « vieille France ». Eda-Pierre, réputée pour sa diction parfaite.

Une immense partie de cet hommage est consacrée à des airs d’opéras de Philidor et Grétry : Philidor encore marqué par Rameau (on est sous Louis XV !) ; Grétry, apprécié de Marie-Antoinette et qui mourut sous Napoléon, d’une écriture virtuose avec des vocalises pré-rossiniennes. Ecoutez l’air de « Richard Cœur de Lion » : sur une mélodie à l’ancienne  au rythme lent, « je sens mon cœur qui bat qui bat qui bat qui bat » (quelle prononciation !) et soudain un aigu royal qui vous transperce le cœur, une descente en demi-tons à tomber (musicalement et vocalement) et les cordes en tutti (l’Academy of St Martin in the Fields de la grande époque et un Neville Marriner aux petits soins) qui concluent dans un grand sentiment quasi funèbre.  
La Comtesse, « Les Noces de Figaro » Opéra de Paris, 1976 © © Colette Masson (collection privée, avec l’aimable autorisation de Madame Christiane Eda-Pierre)
« J’aurais pu faire à l’époque un récital Mozart mais il y avait tant de cantatrices… germaniques qui chantaient Mozart, et si bien, ce serait passé inaperçu. Un ami m’a dit : Tu es française, pourquoi ne pas chanter ces contemporains français de Mozart, ce sont tes racines ? On a plongé avec joie dans les manuscrits à la Bibliothèque Nationale. Chez Philips ça ne leur évoquait rien, ils disaient : Eda-Pierre, qu’est-ce qui lui prend ? Mais Marriner, lui,  a tout de suite accepté de m’accompagner». Le disque est un triomphe…

Cette voix si belle et haute
Cette voix si belle et haute (et aux graves parfaits) a chanté aussi « Rigoletto », « Lucia di Lamermoor », « Traviata ».  «J’aurais  sans doute évolué vers des rôles plus lourds. Mais je me suis arrêtée en 1986 : arthrose, mal de genou, etc. De toute façon il fallait voyager et voyager est fatigant pour la voix ». Elle a été invité au Bolchoï, à Londres, à Chicago,  au Metropolitan de New-York à plusieurs reprises.
« Erzsebet » de Charles Chaynes Opéra de Paris, 1983 © © Colette Masson (collection privée, avec l’aimable autorisation de Madame Christiane Eda-Pierre)
Un dernier souvenir, celui des « Puritains » de Bellini en 1974 à Marseille avec le grand Alfredo Kraus : « Il arrivait sur scène après un acte d’exposition où d’habitude ses partenaires se contentaient d’ « assurer » de sorte, disait-il, « qu’il fallait que je réveille la salle ». (Parmi les partenaires en question Beverly Sills, Joan Sutherland, Maria Callas !).  Et là, a-t-il ajouté, merci beaucoup car la salle est chauffée à blanc ».  Cela signifiait « Merci, Christiane »


« L’art de Christiane Eda-Pierre », un double CD Decca