Le "Freischütz" de Weber inaugure en fanfare la saison du Théâtre des Champs-Elyseées

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 17/09/2015 à 14H07
Véronique Gens

Véronique Gens

© Marc Ribes

Une ovation a accueilli le "Freischütz" lundi soir. Une ovation méritée pour la troupe de musiciens allemands auxquels s’était joint "notre" Véronique Gens dans le rôle de la douce Agathe.

Un ouvrage fondateur du romantisme

Un chef-d’œuvre. L’ouvrage fondateur de l’opéra allemand, un des premiers du romantisme. Magnifique (et célébrissime) ouverture. Mais l’opéra qui suit est, sous nos latitudes, plutôt rare ! Peut-être parce que très allemand. L’Allemagne des légendes, des sombres mystères et des forêts cruelles, imprégnée d’une mystique de protestantisme communautaire qui échappe à notre vieux pays rationnel et latin. "Freischütz" : le franc-tireur. Tireur en liberté, plutôt ("Schütz", le Sagittaire, le Centaure à l’arbalète, qui est aussi le signe zodiacal de Weber). 

Le chasseur Max a perdu son titre du concours de tir au profit du paysan Kilian. Max se désole, c’est son mariage avec la douce Agathe qui est en jeu, la fille du garde forestier Kuno dont il brigue aussi la succession. Un autre ancien vainqueur, Gaspard, lui propose son aide : introduire dans le fusil une balle magique dont Gaspard confiera le secret à Max la nuit même à la Gorge-aux-Loups. Mais Gaspard, qui a vendu son âme au démon Samiel, espère ainsi se délivrer du sortilège en échangeant l’âme de Max contre la sienne.

Agathe, la fiancée, s’est rêvée en colombe abattue par son amoureux; son amie, la rationnelle et joyeuse Annette, la rassure. Mais l’angoisse d’Agathe décuple à l’évocation, par Max, de la sinistre et maudite Gorge-aux-Loups. Le lendemain Gaspard a tout organisé : Max sera vainqueur mais sa dernière balle sera pour Agathe. Or Samiel détourne la balle magique et c’est Gaspard qui s’effondre, devant le repentant Max qui implore aussitôt la clémence du prince Ottokar. Il sera à demi pardonné mais devra observer un an de mise à l’épreuve avant d’épouser Agathe…

La noirceur surnaturelle de la musique de Weber

1821: un triomphe populaire pour ce « Freischütz » partagé entre le village des paysans avec leurs danses de fêtes et la forêt des chasseurs cruels hantée, la nuit, par les démons. Pensez aux tableaux de Friedrich, aux  contes terribles d’Hoffmann, au "Roi des Aulnes". Jamais, avant Weber, on n’avait mis tant de noirceur surnaturelle dans une musique, on n’avait ainsi mélangé les genres, airs populaires comme élégies venues de l’oratorio protestant, trios de grand opéra, ariettes joyeuses. Berlioz (sa « Symphonie Fantastique », fondatrice du romantisme français, ne sera créée que neuf ans plus tard) admirait Weber ; comme l’admiraient Wagner ou Debussy et, plus inattendu, Offenbach (l’air de Kleinzach des « Contes d’Hoffmann »).

Le chef Thomas Hengelbrock dirige un excellent orchestre allemand

Mais il faut un chef pour unifier une œuvre si diverse. Thomas Hengelbrock est celui-là, capable, en queue-de–pie, de scander le rythme des danses qu’on l’imagine  marteler sur les pavés disjoints du village. Il dirige un des excellents orchestres allemands, le NDR (Norddeutscher Rundfunk, c’est-à-dire Radio d’Allemagne du Nord) basé à Hambourg : cordes superbes (l’alto solo qui accompagne le 2e air d’Annette), vents juste un peu moins mais voix des hommes magnifiques dans ces tubes que sont le choeur des  Esprits et le chœur des Chasseurs.

Nikolai Schukoff, un Max sensible et inquiet

Christina Landshamer, voix un peu engorgée au début, trouve vite son personnage, Annette fraiche et émouvante. Le Gaspard de Dimitri Ivachenko est très bien chantant mais son timbre de baryton manque de noirceur dans les notes graves. Nikolai Schukoff (quelques aigus tirés dans le haut-médium) est un Max sensible et inquiet, à la voix claire et timbrée ; cet excellent musicien n’a qu’un problème : devoir être comparé à la star des ténors germaniques, Jonas Kaufmann…
Nikolaï Schukoff (Max)

Nikolaï Schukoff (Max)

© Gunter Gluecklichl

Véronique Gens, une douce Agathe

On a envie de réentendre le Croate Miljenko Turk qui impose en quelques minutes son personnage d’Ottokar : on n’avait pas entendu depuis longtemps un baryton au timbre si scintillant. Franz Josef Selig ennuie un peu dans le rôle (bref) de l’Ermite. Quant à Véronique Gens, beau timbre, voix longue, projection parfaite, elle compose une Agathe que la foi dépouillée de cette petite villageoise  va sauver du démon et l’on pense forcément à la Madame Lidoine incarnée par Gens dans «Dialogue des Carmélites » il y a deux ans.

Drôle d’idée, enfin, que de confier à Samiel, le démon, un texte parlé si abondant qui tourne à la philosophie de bazar ! Le comédien n’est pas en cause mais on a envie de crier : « Musique, maestro ! »

Musique : c’est ce que l’on retient de cet « opéra en concert » qui n’est absolument pas un opéra au rabais, d’autant que plusieurs des chanteurs, familiers des rôles, incarnent vraiment leurs personnages en chantant sans partition. On se fait ainsi, emporté par la musique, sa propre mise en scène, qui vaut largement celles qu’on nous propose trop souvent. Il n’empêche: « Freischütz » mériterait en priorité de passer de la salle de concert au spectacle total.

"Freischütz" sera diffusé sur France Musiques le 10 octobre à 19 heures
Le Théâtre des Champs-Elysées