Lang Lang achoppe sur Chopin

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 09/12/2012 à 14H41
Lang Lang

Lang Lang

© Sony Musical

Chopin, un des compositeurs les plus aimés du grand public est aussi le préféré de Lang Lang, le tonitruant pianiste chinois. Cela tombe bien : Lang Lang consacre tout un album à son Dieu. Un achat de Noël idéal… ou non ?

Le premier album entièrement consacré à Chopin par Lang Lang » annonce la maison de disques Sony Classical. Sauf que Lang Lang avait déjà enregistré les concertos du compositeur polonais. 

Quasi une rock star en Chine 
Lang Lang est une star. Quasi une rock star, en tout cas en Chine où des adolescent(e)s provoquent des émeutes quand il apparaît, apprennent le piano grâce à lui. Mais aussi en Occident, après ce récital (il avait 19 ans) donné en 2001 dans la salle mythique de Carnegie Hall à New-York.

Depuis, les orchestres, les chefs, les maisons de disques, se l’arrachent. Les Etats-Unis, l’Angleterre, l’Allemagne, le Japon, ont succombé. Moins la France. Même s’il y compte des fans (il est régulièrement invité à ouvrir la saison de l’Orchestre de Paris et cette année son interprétation du 3e concerto de Prokofiev a –enfin !- recueilli tous les suffrages), nous sommes plus réticents devant ce piano excessif qui tourne au tapage et, pour certains, au cirque.

On aime ou on déteste Lang Lang pour des raisons pas toujours musicales
Lang Lang, c’est une technique incontestable, un plaisir de jouer tonitruant –festival de grimaces, de rires, de grands gestes qui désacralisent le monde compassé du piano classique. L’exubérance joyeuse, un appétit virtuose contagieux pour les uns, l’esbroufe et l’art de l’épate pour les autres. On aime ou on déteste Lang Lang pour des raisons pas toujours musicales. 

Mais il y a aussi, le concernant, un « non dit » qui tient à son pays. Certes les Asiatiques dans la musique occidentale, ce n’est pas nouveau. Les Japonais ont été les pionniers et aujourd’hui le Sud-Coréen Myung-Whun Chung dirige un de nos meilleurs orchestres.

Seulement voilà : Lang Lang, c’est la Chine, encore plus conquérante, celle qui achète nos châteaux bordelais, qui comprend Beethoven ou Ravel mieux que nous, nous qui ne savons même pas ce qu’est une gamme chinoise. Et Lang Lang, c’est un ambassadeur rêvé pour le régime de Pékin, l’ouverture chinoise (et quelle ouverture !) au monde occidental mais un artiste qui, de retour au  pays, accompagne son papa virtuose du violon chinois et revient à ses racines. Vous avez dit schizophrénie ?

 

Un album Lang Lang-Chopin, c'est autant du marketing que de la musique

On l’a compris, un album Lang Lang-Chopin, c’est autant du marketing que de la musique. La firme Sony Classical, dont la maison-mère (Sony) est japonaise, a racheté les catalogues de la Columbia, une des  « majors » du disque américain au XXe siècle. Autant dire qu’elle réunit les deux marchés-poids lourds du Japon et des Etats-Unis… 

Examinons l’objet : un livre-disque, un DVD (« My life with Chopin », passons…), présentation sobre et photos glamour. Commentaires hésitant entre mise en valeur publicitaire du pianiste et commentaires anecdotiques sur les œuvres. On y apprend que « pour Lang Lang  la musique de Chopin occupe une place à part » (c’est sans doute le cas pour 75% des pianistes) que « Chopin rime avec émotion » (on s’en doutait) et que s’il gagna un prix au Japon à 13 ans en jouant le second concerto du Polonais, c’est parce qu’il avait dans ses pensées sa mère si loin de lui.

"My life with Chopin" de Lang Lang

"My life with Chopin" de Lang Lang

© Sony Musical

Autre ton pour parler des œuvres : « les Etudes (résonnent) comme si elles avaient été cueillies dans l’éther par quelque pouvoir magique », « (elles sont) le passage obligé de tout pianiste pour conquérir et assimiler un aspect essentiel de son arsenal », quant à Chopin il aurait écrit à un ami « J’ai composé un grand exercice technique dans ma propre manière spéciale ». Y a-t-il chez Sony France quelqu’un qui parle français ?

Il faut bien cela en tout cas pour faire passer un cœur de programme peut-être un peu austère pour le grand public. Il s'agit d'études donc de problèmes techniques à résoudre. La difficulté majeure, est de faire sentir le travail des doigts tout en restant musical. 

A ce défi, Lang Lang échoue : on écoute des pièces isolées, pas du tout un cycle. La 3e étude est sautillante, la 5e multiplie les ralentis, la 7e, la plus longue, ne soutient pas l’attention. Dans la 10e et la 11e Lang Lang retombe dans les défauts qu’on lui reproche : effets surlignés, rythmique aléatoire. La 12e étude est spectaculaire, presque trop. Restent, dans la 2e ou la 6e, de beaux effets d'arpège, une nostalgie  « aquatique » qui rapproche Chopin de Liszt (eux si différents et qui ne s’aimaient guère, même si Liszt admirait Chopin), du Liszt des merveilleux « Jeux d’eau à la Villa d’Este ».

On est heureux d’entendre le rare « Andante Spianato et Grande Polonaise brillante », à peu près sobre et tenu cette fois. Les « Nocturnes » sont ennuyeux, sans tension, même le si beau numéro 20. Les deux Valses sont heureusement bien loin de celles de Strauss mais d’un style bizarre, parfois proche de la java… La Valse « du petit chien » (celui de George Sand qui courait, parait-il,  en rond  après sa queue), scie des jeunes pianistes, sonne tout de même mieux que par votre voisine du dessus.

Chopin peut être un piège pour un pianiste qui peut y déployer tous les excès 

L’album Chopin (ou plutôt « The Chopin album ») s’adresse donc aux Lang Langiens – qui se sont déjà précipités ! Chopin est un prétexte en or, vue la charge émotionnelle du compositeur auprès d’un public pas forcément mélomane. Mais il est un piège pour un pianiste qui peut y déployer tous les excès, bons et souvent mauvais, de son jeu, alors qu’en allant ces temps-ci vers des compositeurs plus « tenus » comme Beethoven ou Prokofiev, Lang Lang pourrait mûrir, réfléchir à son art.

Lang Lang

Lang Lang

© Sony Musical

Quant à vous qui cherchez pour Noël une bonne version des « Etudes » de Chopin : parmi les plus récentes Nelson Freire (l’opus 10 et l’opus 25 sur 2 CD différents mais chacun avec une des grandes sonates) ou Nikolaï Lugansky (un de ses premiers disques, un de ses plus beaux). Chez les anciens, toujours Samson François (pour un prix dérisoire)


Lang Lang "The Chopin Album" (Sony Classical) CD + DVD