"Lakmé" sacre Sabine Devieilhe superstar

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 13/01/2014 à 18H54
Lakmé (Sabine Devieilhe) / Gérald (Frédéric Antoun)

Lakmé (Sabine Devieilhe) / Gérald (Frédéric Antoun)

© Pierre Grosbois

Succéder à Christiane Eda-Pierre, Joan Sutherland, Mado Robin ou, sur cette même scène de l’Opéra-Comique, à Natalie Dessay: un pari pour Sabine Devieilhe. Réussi. On se souviendra de cette Lakmé-là !

Les opéras ressemblent parfois à des stades de foot : comme on attend le but sublime qui fera du jeune joueur un nouveau Zidane, on attend la jeune cantatrice dans le grand air qui fera d’elle une Dessay ou une Crespin. L’air des Clochettes de  «Lakmé » par exemple. Ou plutôt la scène des Clochettes, car c’est le basculement de l’œuvre, qui permet au père de Lakmé, Nilakantha, de découvrir son amoureux secret et de préparer sa vengeance. Devieilhe est impeccable, concentrée, refusant l’effet, la séduction, avec la beauté du médium, des aigus, la perfection des vocalises… Triomphe mérité.  
Mais qu’ont-elles donc toutes, filles de prêtres ou filles de rois, à tomber amoureuse de leur ennemi ? Après la Vestale, Aïda, Norma, c’est Lakmé, prêtresse de Brahma, qui succombe au charme d’un officier de sa Majesté…Victoria. L’originalité de Delibes est ailleurs : on n’est ni en Gaule ni à Rome ni en Egypte mais dans l’Inde britannique de son temps, dont il dresse un portrait respectueux sans trop charger le perfide occupant. Delibes et ses librettistes nous décrivent d’ailleurs des sentiments très nationaux : jamais une anglaise de cette époque ne chanterait comme Ellen : « Ces beautés célestes savent tout charmer Mais nous, plus modestes, nous savons aimer ». Mais une Française, oui ! Sinon qu’il leur eût été impossible, dans la France de 1883, de mettre sur scène… disons, dans l’Algérie colonisée, la fille d’un imam tombant amoureuse d’un spahi !   
 Rose (Roxane Chalard)/Frédéric (Jean-Sébastien Bou)/Nilakhanta (Paul Gay)/Lakmé

 Rose (Roxane Chalard)/Frédéric (Jean-Sébastien Bou)/Nilakhanta (Paul Gay)/Lakmé

© Pierre Grosbois
L’air des Clochettes (quel bonheur de l’entendre COMPLETEMENT), le duo des Fleurs (qui est dans le disque de Renée Fleming. Elodie Méchain, qui n’a que cela à chanter, y est digne de sa partenaire) : des tubes! Mais le reste? Superbe: duos passionnés, morceaux exotiques ni vulgaires ni pasticheurs, dans la continuité des « Pêcheurs de perle » de Bizet et ouvrant à d’autres chefs-d’œuvre orientalisants (« La Péri » de Dukas, « Padmavâti » de Roussel). Et puis… des scènes de comédies, des ensembles (le quintette des cinq Anglais, la scène du marché) qui nous rappellent que Delibes a commencé comme rival d’Offenbach et auteur d’opérettes (si, si: « 6 demoiselles à marier, « Le serpent à plumes », « L’omelette à la Follembuche » !), lui qui n’est plus dans nos mémoires que l’auteur de « Lakmé » ou de « Coppélia ».  
Lilo Baur, en guise de mise en scène, se contente d’une habile mise en espace. Les costumes d’Hanna Sjödin, discrètement hindous, évoquent subtilement le Pakistan ou l’Afghanistan d’aujourd’hui, car, dans ce domaine où s’affrontent amour et religion, nous n’avons guère progressé depuis Delibes. Décor très laid : le palétuvier qui abrite les amours de Lakmé et Gérald semble fait de lanières de plastique trouvées à la décharge. Mais il ne manque ni les pétales de roses ni les cônes de curry ou de safran ni les danseuses vêtues de jaune (excellentes). 
  Lakmé (Sabine Devieilhe) / Gérald (Frédéric Antoun)

  Lakmé (Sabine Devieilhe) / Gérald (Frédéric Antoun)

© Pierre Grosbois
Très bons chanteurs. C’est important car même les petits rôles ont leur grand air : bravo donc à l’Hadji d’Antoine Normand et à la belle Ellen (ah ! ah !) de Marion Tassou. Excellent Frédéric de  Jean-Sébastien Bou, plus excellent encore Nilakantha de Paul Gay, vrai baryton à la diction superbe, distillant à la fois l’autorité furieuse du prêtre et la douceur inquiète du père (dans son air « Lakmé, ton doux regard se voile ») La Miss Bentson d’Hanna Schaer compense une tenue vocale désormais erratique par ses talents de comédienne (elle a cette impeccable réplique : « Ils ont tous perdu la tête Pour leur déesses aux dix bras »)

Frédéric Antoun est digne de ses grands prédécesseurs, un Alain Vanzo, un Gilbert Py. Chant franc comme l’or, qui manque un peu de couleurs mais celles qu’il possède sont déjà magnifiques. J’ai dit les superbes qualités de la Devieilhe (appelons-la ainsi, elle le mérite !), dans un rôle qui demande aussi bien les aigus d’une colorature qu’un médium très affirmé ! Elle a encore elle aussi (elle n’a que 28 ans) à travailler la richesse et la beauté des couleurs, son timbre peut encore gagner en moirures et en velouté. Détails!   
François-Xavier Roth respire cette musique : il l’aime, cela se sent, mais son orchestre « Les Siècles » (sur instruments de l’époque de Delibes !) sonne sec chez les cordes et confus chez les vents. Belles interventions du chœur Accentus préparé par Christophe Grapperon (le chef de l’ensemble « Les Brigands.)

« Lakmé » se termine par une image qui est un concentré d’opéra. Le baryton et le ténor, ennemis jurés, réconciliés au pied de l’arbre devant le cadavre de la soprano, fille de l’un et amoureuse de l’autre. Mais ce palétuvier, vraiment…   
 

"Lakmé" de Léo Delibes à l'Opéra Comique

Du 10 au 20 janvier 2014
1 place Boieldieu, Paris IIe
Réservation : 01 42 44 45 40