La rentrée de Karine Deshayes, entre Mozart et Rossini

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 29/09/2015 à 11H41
  Karine Deshayes

  Karine Deshayes

© Aymeric Giraudel

Une bien belle soirée musicale et mondaine, presque apéritive dans sa durée, une grande heure : c’est ce que nous a offert l’autre jour Karine Deshayes dans ce lieu étrange qu’est Eléphant Paname", aux allures de palais vénitien en plein cœur de Paris.

Pourtant ce concert était ouvert à tous les publics. Mais il avait des allures de club de privilégiés, dans un salon à taille humaine où pouvait s’épanouir la voix magnifique de Karine Deshayes. Le lieu y aidait : « Elephant Paname », près de l’église de la Madeleine à Paris, hôtel particulier construit par et pour l’ambassadeur de Russie, sous le Second Empire, et qui, après une rénovation bien conduite, s’est transformé en centre d’art et de danse sous la houlette de Fanny et Laurent Fiat, frère et sœur trentenaires, elle danseuse, lui plasticien. Nous connaissions déjà : nous y avions vu une exposition sur Jean Marais, une autre du photographe américain Elliott Erwitt, ce qui prouve l’éclectisme des propriétaires.

Un petit salon et des flûtes de champagne


On pénètre donc dans un petit salon aux boiseries et dorures Louis XV où nous attendent des flûtes d’un excellent champagne. Quelques verres plus tard certains sont déjà gris mais réussissent encore à gravir un étage sous un plafond à caissons Renaissance –copie plus qu’original, ne rêvons pas, mais copie 1870 ou copie 2015? On s’assied, on cherche si Laurent de Médicis ne va pas apparaître au bras de la Pompadour mais ce sont Karine Deshayes et son pianiste qui entrent, la chanteuse en robe noire gansée d’argent, sobre, genre « robe de petit cocktail » quand la haute couture régnait sur le monde et le bon goût français sur l’imaginaire féminin.

Un abandon musical rare


Deshayes commence, deux mélodies de Gounod inconnues et somptueuses, distillées d’une diction parfaite et avec un abandon musical rare, deux mélodies de Duparc dont une magnifique « Invitation au voyage » (« Mon enfant, ma sœur, songe à la douceur d’aller là-bas vivre ensemble »), deux Rossini en italien dont un « Nizza » quand Nice était encore italienne. Puis quatre airs d’opéra, un Meyerbeer oublié, un Gounod ignoré et deux Rossini encore, dont la « Prière du Saule » d’ « Otello » qui est, comme chez Verdi, l’adieu à la vie d’une  Desdémone acceptant son sacrifice. La puissance, la véhémence de Deshayes, provoquent un enthousiasme grandissant dans ce petit écrin où, derrière les fenêtres en verre de Venise, se reflètent non le Grand Canal mais d’anonymes bureaux.

Un sourire très Catherine Frot    
                             

Signe des temps ou d’un certain public, le « Chant du Saule », pourtant superbe de tendresse et de retenue, est moins applaudi que le plus spectaculaire. Deshayes, elle, ne se départ pas d’un léger sourire, très Catherine Frot, style « Merci infiniment mais je reste consciente» qui montre un beau et lucide tempérament d’artiste. Quant à nous, nous aurons retenu les mélodies de Gounod et Duparc, faites exactement pour être entendues ainsi, dans un musée ou un espace d’art friands d’une programmation musicale (voir Orsay, Cluny) en liaison avec leur collection.

Karine Deshayes triomphe aussi dans Don Giovanni à Bastille                                         

Nous avons laissé à ses admirateurs et à une autre coupe de champagne la belle chanteuse. Elle triomphe en ce moment dans le « Don Giovanni » de Mozart à l’Opéra-Bastille : c’est une prise de rôle, celui de Donna Elvira, et la reprise de la mise en scène, contestée mais intéressante, de Michael Haneke. D’un petit lieu à un si grand espace, ainsi va la vie des grandes voix avec cet avantage qu’à Elephant Paname elles peuvent voir, de visu, leur public en extase là où, à Bastille, elles se contentent de les entendre. Antoine Palloc, le pianiste, s’est montré beaucoup plus qu’un accompagnateur.

Karine Deshayes (Donna Elvira) dans « Don Giovanni » à l'Opéra-Bastille
Jusqu’au 18 octobre              

De Mozart, mise en scène de Michael Haneke, direction musicale Patrick Lange ou Marius Stieghorst