"La pietra del paragone", un Rossini délirant sous l’emprise de la vidéo !

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 24/01/2014 à 11H12
La pietra del paragone 

La pietra del paragone 

© Marie-Noëlle Robert

Au Châtelet, un Rossini de jeunesse mais déjà un bijou : c’est la reprise d’un spectacle qui avait beaucoup séduit il y a sept ans, dans la mise en scène de Giorgio Barberio Corsetti et du génial vidéaste Pierrick Sorin. A la baguette Jean-Christophe Spinosi, qui prouvait (et prouve encore) ses affinités avec cette musique.

Jean-Christophe Spinosi tient magnifiquement ses troupes
Quand j’avais rencontré Jean-Christophe Spinosi en novembre, il m’avait dit combien son amour de Rossini devrait contrebalancer son image de chef baroque. La preuve : dirigeant à mains nues pendant trois heures son Ensemble Matheus, précis, enthousiaste, juste de sentiment, avec ce sens du crescendo rossinien dans les grandes phrases rapides (pas si facile à doser) et une attention constante aux chanteurs.

A peine quelques décalages du côté des chœurs et des couleurs un peu « bastringue » chez les cuivres et les percussions (mais belle clarinette). Spinosi, au final, a tenu magnifiquement ses troupes dans cette « Pierre de touche » (en français) d’un jeune génie de 20 ans qui jette à pleins feux brillant orchestral, pyrotechnie des airs, invention des ensembles, maitrise des récitatifs. C’est un peu long, seul reproche. Comme si Rossini se disait : « Je ne vais plus jamais composer de ma vie, vous allez donc  voir de quoi je suis capable ! ». 
Bande-annonce de la Pietra del paragone
L’histoire est rebattue mais toujours efficace. Le comte Asdrubale reçoit : son meilleur ami, Giocondo, celle qu’il aime, Clarice (dont Giocondo est lui aussi amoureux), plus quelques parasites dont Asdrubale va mesurer les vrais sentiments en faisant croire qu’il est presque ruiné. Puis c’est au tour de Clarice d’éprouver les sentiments de ses deux prétendants. Cela rappelle évidemment Marivaux et le Mozart de « Cosi fan tutte » dont Rossini se montre musicalement l’héritier. Avec en sus un sens de la satire digne de Goldoni.

Le coup de génie est dans la mise en scène.
Pierrick Sorin imagine des décors en miniature (villa années 50, pelouse avec piscine, cuisine, désert, maison en ruine, sous-bois : une vingtaine en tout) filmés par une micro-caméra. Ces décors, agrandis, s’incrustent en fond de scène… le fameux fond bleu qu’utilisent à France Télévision nos amis de la météo! Les interprètes prennent ainsi naturellement leur place dans cet habillage virtuel où les maquettes nous renvoient leur image encadrée de paysage et d’objets pendant que nous les voyons déambuler à l’œil nu dans un espace vide. Ce pourrait être un gadget. Mais c’est « tenu » jusqu’au bout avec une inventivité, un sens du gag, éblouissants.  
L'interview de Pierrick Sorin
On suppose que l’on doit à Sorin (que l’on voit passer au début du spectacle) le magnifique « bricolage » technique  (il se réfère à Méliès) et l’écriture burlesque; et à Barberio Corsetti le reste : la transposition dans l’Italie des années 50 (beaux costumes, robes-tulipes roses, jaunes, vertes… surtout pas bleues !), la virtuosité des ensembles, la précision des déplacements (sinon le chanteur est hors champ… et risque d’être hors chant !), la finesse de la raillerie, le rythme du spectacle, jamais pris en défaut. A l’un, cela, à l’autre cela? Bien difficile à dire mais bravo à tous deux.   
Le coup de génie est dans la mise en scène

Le coup de génie est dans la mise en scène

© Marie-Noëlle Robert
Quelques bémols chez  les chanteurs, il est vrai mis à rude épreuve par les contraintes techniques qui leur sont imposées : la Clarice de Teresa Iervolino (24 ans !) est inégale, l’Asdrubale du Coréen Simon Lim manque de finesse et son timbre de baryton, au beau médium, manque de graves. Joli Giocondo du Polonais Krystian Adam (son air de l’acte 2 en joueur de tennis est touchant d’élégance et de sensibilité). En Fulvia et Aspasia, veuves à la recherche d’un milliardaire, Raquel Camarinha et Mariangela Sicilia sont très drôles mais les voix sont acides. Bruno Taddia est un impayable Macrobio, directeur de journal véreux, vénal et mégalo, mais c’est parfois au détriment du chant. Beau timbre et belle présence de Davide Luciano en ce rimailleur à deux sous qu’est Pacuvio (qui vous apprendra tout de la vie de la carpe et du brochet dans le « Missipipi » (sic). Les chœurs (de l’Armée française) s’amusent beaucoup. Et il y a aussi un formidable mime-comédien, Julien Lambert, en maître d’hôtel, tête de Droopy, interventions entre Jacques Tati et Peter Sellers.

Si vous voulez voir (et entendre) un quintette en « yaourt », un duel à coup de cactus, des crèpes qui ne retombent jamais, un chef d’orchestre posé sur une galette des rois… au parmesan, une balle de tennis folle, des rats géants, divers volatiles, une piscine romaine, un char et la caméra dans le frigo, vous savez désormais où vous adresser. Vous aurez en prime trois heures de musique merveilleuse.   
Les décors agrandis s'incrustent en fond de scène

Les décors agrandis s'incrustent en fond de scène

© Marie-Noëlle Robert - Théâtre du Châtelet
« La Pietra del Paragone » de Rossini au Théâtre du Châtelet,
Les 24, 26, 28, 29 janvier 
Réservation : 01 40 28 28 28