La Khovantchina à l'Opéra Bastille : des tableaux superbes de la vieille Russie

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 23/01/2013 à 16H50
La « Khovantchina »  du compositeur russe Modeste Moussorgsky 

La « Khovantchina »  du compositeur russe Modeste Moussorgsky 

© Ian Patrick/Opéra national de Paris

Le beau spectacle ! Et la découverte pour beaucoup d’un opéra maudit, inachevé, foisonnant et superbe du grand compositeur russe Modeste Moussorgsky (1839-1881) dont on connait mieux « Boris Godounov ».

Moussorgsky, génial et ivrogne, mort à 42 ans sans avoir orchestré « Khovantchina ». Deux bons génies, son  ami Rimsky-Korsakov et, plus tard, Chostakovitch, s’appliqueront à finir le travail, « Khovantchina » sonne donc comme une rescapée.

Que raconte-t-elle ? Des destins humains : celui de Khovanski, prince soudard et grand militaire, trop proche du pouvoir et qui s’y brûlera. Celui de Golitsine, autre prince, raffiné, tourné vers l’Europe dans un pays encore replié sur lui-même. Celui des Vieux-Croyants, secte orthodoxe avec à leur tête Dosifei, entre Luther et Khomeiny. Une femme, Marfa, liée aux Vieux-Croyants : superbe personnage, Marfa, amoureuse, mystique et voyante, c’est Cassandre, y compris pour elle-même puisque qu’elle se voit conduite au bûcher.
Marfa, amoureuse, mystique et voyante

Marfa, amoureuse, mystique et voyante

© Ian Patrick/Opéra national de Paris
Amour, politique, sentiments extrêmes et importance du peuple
On est en 1682, le petit tsar Pierre le Grand a 10 ans. « Khovantchina » mêle la grande histoire et la petite, parle d’amour, de politique, de fanatisme, de sentiments extrêmes. Avec une obsession très moussorgskienne : l’importance du peuple. L’humble peuple russe qui commente l’action, la vit même, peuple joyeux, désespéré, soudard et fou. Les (nombreux) personnages en sont souvent issus comme le clerc, geignard et tragique, Kouzka, joueur de balalaïka ou Chakloviti qui chante un hymne déchirant à la mère patrie avant de se muer en assassin ricanant.
Des tableaux superbes de la vieille Russie  

Des tableaux superbes de la vieille Russie  

© Ian Patrick/Opéra national de Paris
Le metteur en scène Andreï Serban s'appuie sur ce peuple
C’est sur ce peuple que s’appuie Andreï Serban, le metteur en scène. Il ne « théorise » pas, il explique les enjeux, donne l’importance qu’elles méritent aux différentes intrigues (une absurde histoire d’amour, des personnages elliptiques que Moussorgsky aurait sans doute supprimés pourraient nous détourner de l’essentiel).
Vasily Efimov (Kouzka), Gleb Nikolsky (Prince Ivan Khovanski) et les Choeurs 

Vasily Efimov (Kouzka), Gleb Nikolsky (Prince Ivan Khovanski) et les Choeurs 

© Ian Patrick/Opéra national de Paris
Chaque tableau fascine
Chaque acte a son atmosphère, chaque tableau fascine (décors somptueux de Richard Hudson) : les tours dorées d’un Kremlin miniature, le palais de Galitsine aux murs brisés, aux tapis d’Orient solitaires, symbole de l’exil à venir, le palais de Khovanski aux ombres rougeoyantes et barbares, la forêt de bouleaux où s’accomplira le sacrifice des Vieux-Croyants.

Les personnages les plus cruels en sont d’autant plus émouvants : la  « Danse des esclaves persanes », « tube » orientalisant, devient un adieu de Khovanski aux plaisirs de la vie, le départ de Galitsine  pour l’exil sur une charrette de condamné à mort (on croirait voir Louis XVI ou André Chénier) bouleverse. Et les femmes en noir du cimetière brumeux sortent tout droit du couvent roumain obscurantiste du récent film « Au-delà des collines ».
Un opéra inachevé, foisonnant et superbe 

Un opéra inachevé, foisonnant et superbe 

© Ian Patrick/Opéra national de Paris
Un magnifique esprit de troupe
Serban confie sa surprise d’avoir appris de ses chanteurs russes que « Khovantchina » est pour eux l’œuvre la plus importante de leur répertoire. Ils lui font honneur : distribution sans vraie star (à part l’éclatant Vladimir Galouzine dans le rôle annexe du prince Andreï) mais avec un magnifique esprit de troupe. On citera tout de même Gleb Nikolsky, impressionnant Kovalski, le solide Orlin Anastassov en Dosifei implacable et Sergueï Murzaev en Chakloviti, rôle annexe mais fulgurant. Larissa Diadkova est une Marfa émouvante et terrible, vraie contralto aux graves superbes.

Mikhaîl Jurowski dirige avec la présence et la poésie requises mais l’orchestre joue souvent trop fort, couvrant parfois les voix ou révélant leurs failles. Chœurs de l’Opéra remarquables, les hommes plus russes que nature, les femmes un peu en-dessous, à peine. Oui, le beau spectacle ! Moussorgsky, qui tenait tant à cette œuvre et qui a tant souffert pour l’écrire, en pleurerait de joie.

La Khovantchina de Modeste Moussorgski
Opéra Bastille du 22 janvier au 9 février