"La Folle journée de Nantes" dans le tourbillon slave

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 03/02/2012 à 11H59
Un tourbillon slave

Un tourbillon slave

© Marc Roger

Nantes se mérite. Le premier samedi de janvier à 8 heures, la billetterie met en vente plus de 100.000 places. Les acharnés, ceux qui veulent les meilleurs fauteuils et les interprètes les plus demandés font la queue dès le vendredi midi. Cette année la directrice de la Cité des Congrès leur a même installé un salon de campement. Mais les fans de Madonna, de Mylène Farmer, de Paul McCartney, ne sont pas différents. C'est plus surprenant chez les amoureux du classique. Nantes se mérite. Mais si l'on n'obtient pas toujours ce qu'on souhaite, on obtient toujours de l'inattendu, de la découverte.

Chaque jour une étrange bourse s'organise devant les guichets. On entend des "J'ai deux 156", "Je cherche du 80", " Je vends un 106 pour vendredi 15 heures". Le code, c'est le numéro du concert (il y en a cette année  285). On plonge alors dans le programme et on entend des soupirs désappointés: "Je suis déjà pris", "Je ne suis plus là", "C'est trop tôt (ou trop tard)". Et soudain un "Je prends". L'échange se fait à toute vitesse, comme au bonneteau.

Ce jeudi c'est la montée en puissance. Concerts bondés l'après-midi (les Nantais sont-ils en RTT pendant la "Folle Journée"?), jeunes classes, les filles très attentives, les garçons qui imitent le chef d'orchestre avec des mouvements de boxeurs. Ça, c'était au 4e concerto pour piano de Rachmaninov, une oeuvre mal aimée: concerto qui ne sait pas s'il est romantique ou moderne -le piano se fait percussion, sous l'influence de Prokofiev et Ravel, mais à regret. Concerto patchwork, émouvant parce qu'imparfait. Alexeï Volodine, russe inconnu, en fait un chef-d'oeuvre: il le comprend, le défend, le maîtrise.

Et 3.000 personnes qui sortent de 10 concerts à 11 heures du soir dans le froid glacial. Parmi eux 800 venus pour Adam Laloum, encore surprenant dans le 1er concerto de Rachmaninov: l'ardeur, la fougue, l'énergie d'un pianiste de 24 ans face à une oeuvre écrite au même âge. J'ai entendu un pianiste de la même génération, à Paris, y perdre pied. Laloum assume avec panache ce romantisme fougueux. Surveillez-le, il ira loin.

Comme va loin Hervé Billaut: créer le concerto pour la main gauche de Ravel en Equateur. Billaut nous a offert un très beau programme Scriabine , étrange et varié, "sous le signe de la lune", qui est nous a-t-il dit, le passage de la vie à la mort dans certaines civilisations. Les salles parisiennes, qui ne l'invitent jamais, ont-elles de la purée dans les oreilles?

Scriabine et Rachmaninov, un programme un peu uniforme me direz-vous. Mais c'est le mien. C'est un des plaisirs de Nantes: le menu à la carte... où peu de femmes ont cuisiné jusqu'ici! Si: voici Deborah Nemtanu. Elle est violon solo de l'Ensemble Orchestral de Paris (comme sa jeune soeur Sarah de l'Orchestre National de France), à moins de trente ans! Longue robe blanche, haut noir à l'unique bretelle, très Amazone. Et le 1er concerto pour violon de Prokofiev: elle n'insiste pas sur sa modernité comme si souvent. Elle laisse son violon chanter une mélodie immense, éperdue, qui nous transporte avec des accents tziganes quelque part entre la plaine hongroise et la steppe russe. Mlle Nemtanu est justement applaudie. A Nantes tous les artistes se surpassent, à l'idée aussi que dans la salle d'à côté un de leurs camarades est en train de se surpasser.