La chevauchée fantastique de la "Walkyrie" à l'Opéra Bastille

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 20/02/2013 à 14H14
La Walkyrie de Wagner à Bastille

La Walkyrie de Wagner à Bastille

© Opéra national de Paris / Elena Habiner

"La Tétralogie", la fameuse saga de l’"Anneau des Nibelungen", n’avait pas été représentée à l’Opéra de Paris depuis plus de 30 ans. Après l'"Or du Rhin" en 2010, voici "La Walkyrie", le deuxième volet. En mars nous verrons "Siegfried" et en mai "Le crépuscule des dieux" avant la reprise de l’intégrale du 18 au 26 juin. Manière aussi de célébrer dignement le bicentenaire de la naissance de Wagner.

Une oeuvre qui occupa Wagner pendant plus de 20 ans
C’est donc le deuxième volet de cette « Tétralogie » qui occupa Wagner plus de vingt ans. « La Walkyrie » est plutôt une œuvre intime même si elle dure près de quatre heures ! Six personnages et les huit Walkyries, prêtresses du Walhalla (l’Olympe germanique), dont la fameuse « Chevauchée » accompagnait le ballet des hélicoptères dans « Apocalypse now », le film de Coppola.

Des thèmes écrasants qui font peur ou fascinent
Dans « La Walkyrie », le fameux anneau des Nibelungen, enjeu de pouvoir et de malédiction entre les hommes et les dieux, n’apparaît pas. Mais Wagner y traite tout de même des questions qui l’obsèdent, l’amour, la fidélité, la transmission et la trahison, la mort, apaisante quand le cycle de la vie s’est accompli, désespérante si le destin du défunt demeure suspendu. Des thèmes si profonds, si écrasants peut-être, font peur ou fascinent.

On peut aussi voir dans « La Walkyrie » (et plus simplement) un couple d’amoureux heureux puis désespéré (Siegmund et Sieglinde), une dispute conjugale (Wotan et Fricka), un père qui châtie  sa fille désobéissante (Wotan et Brünnhilde). La musique de Wagner est à la dimension de ses personnages : c’est une musique « verticale », dont les thèmes tourbillonnent vers les aigus, retombent, reprennent leur ascension, redescendent vertigineusement, s’enfoncent dans les profondeurs, en épousant la description des caractères. Quand le calme revient, quand le sommeil ou l’attente l’emportent, c’est un tapis sonore, étale ou apaisé, les cordes à l’unisson ou un bois qui émerge. Et l’assaut reprend, le sommet qu’il faut atteindre, le mythe du rocher de Sisyphe. « La chevauchée des Walkyries » où les huit vierges, chacune portant un guerrier mort, gravissent le Walhalla dans une furie sonore, est bien à l’image de l’opéra et de l’œuvre de Wagner.

Philippe Jordan et ses musiciens triomphent
C’est dire qu’ici le chef et l’orchestre sont essentiels. Mission accomplie : Philippe Jordan et ses musiciens triomphent. Beauté des solos de hautbois, de clarinette, velouté des sonorités, clarté et tranchant des attaques, même les cordes (jamais le fort des orchestres français) ont le velours et la poésie. Du coup les détails l’emportent un peu trop sur l’élan, sur le dynamisme. Mais justice est rendue à la volupté sonore du compositeur. Dans le chant wagnérien l’endurance compte souvent autant que la qualité des voix. Il faut « tenir », même si Wagner, vrai compositeur d’opéra, n’ « écrase » jamais les chanteurs, souligne la ligne mélodique du tapis des cordes ou d’un bois qui s’entrelace à la voix.

Mention très bien à « notre » Sophie Koch
Sophie Koch et Egils Silins

Sophie Koch et Egils Silins

Mention très bien à « notre » Sophie Koch : dans sa robe du soir rouge vermillon elle incarne la blondeur bourgeoise dans ce qu’elle a de plus intransigeant et de plus terrifiant et le timbre est superbe. Avec ses lunettes teintées de play-boy italien, son smoking et… son manteau de fourrure, le Wotan du letton Egils Silins a l’allure d’un jeune capitaine d’industrie ; et c’est bien vu car ils sont les dieux d’aujourd’hui. Paradoxe, Silins est une basse qui manque de graves et… aux aigus faciles et brillants ! Il peine un peu face à Koch mais se rattrape devant Brünnhilde, aussi implacable à rétablir son autorité bafouée que bouleversé devant la nécessité de punir. Brünnhilde, l’anglaise Alwyn Mellor, a le timbre, les notes, la vaillance, pas les graves non plus. Pas le jeu, surtout : la placidité de l’actrice devant le châtiment qui lui est promis en devient gênante. Belle découverte que Stuart Skelton en Siegmund : vrai ténor wagnérien qui manque un peu de puissance mais son cri « Wälse ! Wälse ! » à l’acte 1 est magnifique. La Sieglinde de Martina Serafin n’a pas le plus beau timbre du monde mais, contrairement à Mellor, son incarnation émeut d’un bout à l’autre.
Stuart Skelton et Martina Serafin

Stuart Skelton et Martina Serafin

© Opéra national de Paris / Elena Habiner
Je commence vraiment à me lasser des perpétuelles références au nazisme dans les mises en scène des Wagner –au nazisme ou à toute forme de totalitarisme car même cela n’est pas très clair dans le travail de Günter Krämer, fait de bric et de broc et sans ligne directrice. Ses plus belles idées sont les plus simples : Siegmund, visage éclairé sur fond noir, qui dort près d’un brasero rougeoyant. La robe rouge en corolle de Fricka caressant la fourrure de Wotan. Un triangle formé par Wotan tout en noir, Brünnhilde tout de blanc et la forme indécise et sombre d’un héros mort. Images parlantes et frappantes compensant ces arbres en fleur qui ont l’air passés au gaz toxique, ces Walkyries qui jouent avec des pommes (si au moins elles nous préparaient une Tatin !), ou Hunding en coiffure punk et cuir de SS (beau timbre de Günther Groissböck).
Alwyn Mellor et Egels Silins

Alwyn Mellor et Egels Silins

© Opéra national de Paris / Elena Habiner
La fameuse « Chevauchée » : vous avez dit  bric-à- brac?
La scène la plus ratée : la fameuse « Chevauchée ». Au lieu de les transporter, les Walkyries (musicalement très incertaines) lavent des héros morts et très très nus (quelques dames tourneront de l’œil, quelques garçons se le rinceront), habillées de blanc façon couvent des oiseaux berlinois avec bottines (et cravache ?) , devant la brigade des soldats de Wotan en volontaires japonais allant sécuriser Fukushima. Vous avez dit  bric-à- brac?
Il vous faudra donc compter avec ces fantaisies de mise en scène qu’on a d’ailleurs connues plus gênantes : elles ne réduisent ni la beauté de l’œuvre ni sa puissance. Et la qualité musicale globale du spectacle nous permet enfin, au-delà des réticences, sous nos latitudes, à se laisser entraîner dans une histoire trop germanique qu’assombrissent des fantômes douteux, de revenir à la source : un compositeur de génie trace sa route vers l’avenir, c’est-à-dire vers nous, et ce qu’il nous fait entendre continue de fasciner.

La Walkyrie de Wagner à l'Opéra Bastille jusqu'au 10 mars.