A l'Opéra Garnier, Warlikowski réunit Bartók et Poulenc : une belle et sombre histoire...

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 24/11/2015 à 21H17
"Le château de Barbe-Bleue"/"La voix humaine" à l'Opéra Garnier, jusqu'au 12 décembre 2015.

"Le château de Barbe-Bleue"/"La voix humaine" à l'Opéra Garnier, jusqu'au 12 décembre 2015.

© Bernd Uhlig/Opéra national de Paris

A l'Opéra Garnier, à Paris, le metteur en scène Krzysztof Warlikowski réussit haut la main le pari de réunir deux opéras très différents : "Le château de Barbe-Bleue" de Béla Bartók et "La voix humaine" de Francis Poulenc d'après le texte de Cocteau. Deux sombres univers, mais un magnifique diptyque sur la passion amoureuse qui vous dévore et vous annihile…

Deux opéras côte à côte, deux partitions et textes courts, présentés ensemble en une seule production, hier soir le 23 novembre à l'Opéra Garnier. "Le château de Barbe-Bleue", de Béla Bartók, sur un livret du poète Béla Balazs (créé en 1918), suivi de "La voix humaine", texte de Jean Cocteau mis en musique par Francis Poulenc (créé en 1959). Deux œuvres en réalité radicalement différentes, de compositeurs incomparables, et des textes à l'esprit différent. Ce sont "deux mondes à interpréter et à représenter", comme dit le musicologue Hervé Lacombe : "tandis que Balazs se rapproche du ton de la ballade légendaire (…), Cocteau vise une forme d'hyperréalisme", explique-t-il avant d'ajouter que les réunir implique, à minima, de "chercher une nouvelle façon de les lire et de les apprécier".

Deux histoires de passions dévorantes

Et on ne peut attendre autre chose de la part du metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski ("L'affaire Makropoulos", "Parsifal" et tant d'autres à l'Opéra de Paris), qui a tenté le pari d'une continuité. Ne sont-ils pas, tous les deux, un même regard sur une passion amoureuse dévorante, qui emprisonne, jusqu'à l'annihiler, l'une des deux parties ?
Ekaterina Gubanova (Judith) et John Relyea (Le Duc Barbe-Bleue) dans "Le Château de Barbe-Bleue".

Ekaterina Gubanova (Judith) et John Relyea (Le Duc Barbe-Bleue) dans "Le Château de Barbe-Bleue".

© Bernd Uhlig / Opéra national de Paris

De quoi s'agit-il ? Le premier amour est celui pour lequel Judith quitte tout ce qui lui est cher – précédent fiancé, famille et avoirs - pour rejoindre Barbe-Bleue dans son château, triste et sombre château éloigné du monde. Elle ne connaît quasiment rien de lui mais le suit aveuglément, portée par la conviction qu'elle parviendra à redonner la vie à son mari et à sa demeure. Et, contrairement au conte de Perrault, dans la version de Bartók, le châtelain n'est pas l'assassin de ses précédentes épouses, ni s'apprête à tuer Judith – même si l'atmosphère lugubre du château, dont les pièces sont toutes maculées de sang, pourrait le laisser croire. L'histoire de Barbe Bleue décrit donc un emprisonnement amoureux, si on ose dire, parfaitement volontaire. La deuxième amoureuse est "Elle", unique personnage réel (le deuxième est imaginaire) de "La voix Humaine", de Cocteau et Poulenc. Une femme est éprise d'un homme qui, le temps d'un coup de fil, l'abandonne : quarante minutes d'espoirs déçus, de flash-backs, de mensonges, et de durs moments de lucidité.

Syndrome de Stockholm

Krzysztof Warlikowski imagine ce diptyque en pariant que ces deux œuvres relèvent du même inconscient féminin. Plus largement, touchant au thème de la soumission amoureuse et donc de l'emprisonnement, il décèle dans ces histoires la présence de ce qu'on appelle le syndrome de Stockholm, ce phénomène psychologique d'empathie du prisonnier (ou de l'otage) envers son geôlier. C'est le cas pour Judith qui de gré se fait captive, ad vitam aeternam, au château, à l'instar des trois autres épouses de Barbe Bleue, car toutes ont choisi le renoncement absolu au monde. Dans "La voix humaine", "Elle" retourne même la situation faisant de celui qui la quitte la victime de son amour : "Ne t'accuse pas, tout est de ma faute", dit-elle, ou, plus loin : "…Pardonne-moi. Je sais que cette scène est intolérable et que tu as bien de la patience, mais comprends-moi, je souffre". Krzysztof Warlikowski ajoute une troisième présence à ce tableau, "La Bête", d'après le film du même Cocteau, qui par petites touches successives occupe la scène comme un leitmotiv : quelques gémissements d'abord, puis son image fait irruption. Dans ce film, Belle qui avait accepté pour sauver son père, d'aller vivre au château prisonnière de La Bête, finit par tomber amoureuse de son ravisseur. Dans le trois cas, d'ailleurs, l'amoureuse prisonnière se voit poser la question de la crainte de l'inconnu : "Tu as peur ?" (ou "Tu trembles" ?), ne cesse de demander Barbe-Bleue à Judith. Et : "Peur ? …Non, je n'aurai pas peur…", dit "Elle" dans "La voix humaine".
Barbara Hannigan, "Elle", dans "La voix humaine" de Poulenc. Dans l'écran, le visage de la "Bête" de Cocteau.

Barbara Hannigan, "Elle", dans "La voix humaine" de Poulenc. Dans l'écran, le visage de la "Bête" de Cocteau.

© Bernd Uhlig / Opéra national de Paris

Sur le papier, la mise en scène de Krzysztof Warlikowski n'était pas des plus aisées. "Le Château"  et "La voix humaine" sont deux opéras à la narration extrêmement forte, tant sur le plan musical que du livret (même si à des niveaux différents) : dans Béla Bartók, la partition décline tout au long de la visite par Judith des salles du château, une articulation instrumentale narrative réglée comme une horloge ! Tout en tension, les violons et les flûtes se disputent par exemple l'ouverture de la première porte (la salle des tortures), tandis que le solo de trompette et les trilles de bois émanent de la salle des armes, ou que le son de la harpe et du cor accompagnent la découverte du jardin fleuri. Inversement, dans "La voix humaine", c'est le superbe texte de Cocteau qui semble mener la musique de Poulenc, pourtant très présente elle aussi. La mise en scène de ce diptyque devait donc éviter d'être soit répétitive soit trop confuse en ajoutant à son tour une troisième lecture.

Des rôles sur mesure

Krzysztof Warlikowski a réussi, parvenant à faire vivre pleinement ces narrations. Et a offert par un subtil jeu d'acteurs des rôles sur mesure aux comédiens et aux trois protagonistes chantants : le canadien John Relyea (basse) en duc Barbe-Bleue, à la voix caverneuse et à la silhouette rappelant le comte Dracula, la mezzo soprano Ekaterina Gubanova, également très convaincante en Judith et, enfin, la plus impressionnante sans doute, la soprano canadienne Barbara Hannigan, seule dans "La voix humaine" de Poulenc. Marchant difficilement sur ses talons trop hauts, "Elle" est une femme en déséquilibre, plus souvent à terre que debout, ou appuyée sur le canapé. Fragile malgré sa force de volonté, entre l'élégance d'une Gena Rowland dans "Une femme sous influence" et l'abandon d'une Anna Thomson dans "Sue perdue à Manhattan" d'Amos Kollek.
La soprano Barbara Hannigan est "Elle" dans "La voix humaine" de Poulenc. 

La soprano Barbara Hannigan est "Elle" dans "La voix humaine" de Poulenc. 

© Bernd Uhlig / Opéra national de Paris

Ces personnages peuvent évoluer librement sur un grand espace scénique au décor important mais peu imposant, pensé par Krzysztof Warlikowski et l'équipe qui le suit depuis longtemps. Parmi eux, Denis Guéguin, auteur de nombreuses vidéos essentielles dans l'atmosphère de la pièce (mais que nous ne dévoilerons pas) ou la scénographe et décoratrice Malgorzata Szczesniak, grande complice du metteur en scène. C'est elle qui a notamment pensé les cages de verre du Château de Barbe-Bleue comme autant de prisons transparentes ! Ou la dimension géométrique du sol filmé depuis là-haut, donnant ainsi une perception complètement différente de l'espace de "Elle" dans "La voix humaine". Espace de vie et de parole… 

"Le château de Barbe-Bleue"/"La voix humaine"
Béla Bartók/Francis Poulenc
Direction musicale de Esa-Pekka Salonen
Mise en scène de Krzysztof Warlikowski
Opéra Garnier, 8 rue Scribe 75009 paris
9 représentations jusqu'au 12 décembre 2015