A Bastille, "Adriana Lecouvreur" et son vibrant hommage à la scène

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 01/07/2015 à 16H29
Angela Gheorghiu en Adriana Lecouvreur, à l'Opéra Bastille.

Angela Gheorghiu en Adriana Lecouvreur, à l'Opéra Bastille.

© Vincent Pontet/Opéra national de Paris

Vingt-deux ans après son entrée au répertoire de l'Opéra de Paris, "Adriana Lecouvreur" de Francesco Cilèa revient enfin à Bastille avec une co-production internationale : dans le rôle-titre, la charismatique soprano Angela Gheorghiu. Un drame amoureux de facture classique, et un bel hommage au monde du théâtre, grâce notamment à de splendides décors et costumes d'époque.

Acte I, foyer de la Comédie française, sous l'oeil vigilant de Molière : alors que la troupe se prépare à monter sur scène pour réciter Racine, elle fait son apparition. Elle, Adriana Lecouvreur, majestueuse et toute auréolée de lumière. L'opéra vient à peine de commencer que Angela Gheroghiu, qui l'incarne, entonne le fameux air de "l'umile ancella" : "Je suis l'humble servante du Génie créateur : il m'a donné la parole, je la répands dans les coeurs... Je suis l'accent de la poésie, l'écho du drame humain, le fragile instrument vassal de la main. Douce, joyeuse, féroce, je m'appelle Fidélité". On ne peut rêver meilleure introduction à ce qu'est cet opéra, "Adrienne Lecouvreur" : d'un côté un vibrant hommage au théâtre, triomphe de la poésie sur scène, et de l'autre une intrigue amoureuse qui très vite se fait (mélo)drame.

Un drame amoureux qui s'inspire d'un fait divers

Commençons par celui-ci, le drame amoureux, annoncé par le mot-slogan "fidélité" – mot qui revient au dernier acte, comme pour boucler la boucle, peu avant la fin. L'amour fidèle, "à jamais", est celui entre la très célèbre tragédienne de la Comédie française, Adrienne Lecouvreur et le Comte de Saxe, Maurice.
Angela Gheorghiu (Adrienne Lecouvreur) et Marcelo Alvarez (Maurice)

Angela Gheorghiu (Adrienne Lecouvreur) et Marcelo Alvarez (Maurice)

© Vincent Pontet/Opéra national de Paris
Histoire d'une idylle parfaite, mais contrariée par la jalousie d'une tierce personne, la princesse de Bouillon, longtemps maîtresse de Maurice et trahie donc à son tour par le valeureux comte. Le mélodrame inspiré d'une histoire vraie qui a fini dans la page des faits divers, car "la Lecouvreur", comme on dit, fut retrouvée morte en 1730 à l'âge de 38 ans. Assassinée ? La légende veut qu'elle ait succombé aux émanations d'un bouquet empoisonné, envoyé par sa rivale… Eugène Scribe et Ernest Legouvé en ont tiré une pièce de théâtre jouée à la Comédie française, qui a, à son tour, inspiré le compositeur italien Francesco Cilèa et son librettiste, Arturo Colautti.
La rencontre entre Adrienne (Angela Gheorghiu) et la Princesse de Bouillon (Luciana D'intino)au Pavillon de la Duclos.

La rencontre entre Adrienne (Angela Gheorghiu) et la Princesse de Bouillon (Luciana D'intino)au Pavillon de la Duclos.

© Vincent Pontet/Opéra national de Paris

Mis à part le sentiment apparemment honnête liant Adrienne au comte (qui au début se fait passer pour un simple officier au service du comte), la fidélité, en réalité, n'est pas ce qui caractérise les relations dépeintes dans cet opéra. Le prince de Bouillon drague allègrement les comédiennes du Français avec son ami l'Abbé de Chazeuil, et entretient une relation plus stable avec la Duclos, l'autre grande comédienne de la troupe. Sa femme, la princesse, croit encore en sa relation avec son beau Maurice qui, par opportunisme politique, feint de l'aimer mais ne s'intéresse qu'à Adrienne… Trahisons, secrets, ruses, jalousies, veuleries, sont plutôt le lot quotidien.

Palette d'émotions musicales

L'intrigue est un peu compliquée, fourmillant de détails presque vaudevillesques, et le livret n'est pas riche en nuances pour autant. Mais on se laisse complètement emporter par cette longue histoire en quatre actes, grâce à la musique de Francesco Cilèa - compositeur "vériste" (proche du naturalisme) italien, contemporain de Mascagni et Giordano - qui offre, elle une palette étendue d'émotions, de la légèreté comique à la tension dramatique, en passant par la joie de l'idylle…

La distribution, très internationale (correspondant à une coproduction des opéras de Londres, Barcelone, Vienne, San Francisco et Paris) fait dans sa globalité, largement honneur à la partition de Cilèa. La soprano roumaine Angela Gheorghiu, très charismatique en Adrienne, brille moins par la puissance que par la finesse de son timbre, notamment dans les aigus. La puissance vocale, elle, ne maque pas à la mezzo-soprano italienne Luciana d'Intino, à l'aise dans tous les registres. Chez les hommes, les ténors argentins Marcelo Alvarez et Raul Gimenez campent avec talent respectivement le comte de Saxe et l'Abbé de Chazeuil, tandis que le baryton italien Alessandro Corbelli incarne avec justesse et conviction (notamment avec une articulation parfaite) le régisseur secrètement amoureux d'Adrienne, Michonnet.

Théâtre dans le théâtre

L'autre thème de "Adriana Lecouvreur" est le théâtre, entendu au sens large : les planches, le théâtre parlé, chanté, dansé. L'héroïne est, au XVIIIe siècle, une tragédienne élevée au rang d'icône, admirée, aimée et protégée par Voltaire. Aussi emblématique qu'une Sarah Bernhardt ou qu'une Rachel – qui, chacune, ont interprété Adrienne Lecouvreur au théâtre ou au cinéma. Son principal apport, avoir libéré la déclamation de la Comédie française en la rendant plus simple et plus réaliste. La mise en scène de David McVicar lui offre cette aura, admirablement servie par les lumières de Adam Silverman. Avec Adrienne, toute la profession est sous les projecteurs, avec un luxe de détails rarement atteint, des costumes (magnifiques, de Brigitte Reiffenstuel) à l'architecture.
"Adriana Lecouvreur" à Bastille, juin 2015 4 © Vincent Pontet/Opéra national de Paris
Le théâtre lui-même est en effet reconstitué grâce au remarquable travail sur les décors de l'équipe de Charles Edwards : théâtre en bois, proposé à des points de vue différents, avec ses loges, et théâtre de palais, lorsqu'à l'acte III, des pantomimes et des ballets baroques sont offerts par la maison Bouillon. Théâtre dans le théâtre, la mise en abîme est permanente, y compris quand à l'acte II, les chanteurs se moquent de leur propre jeu de comédiens… Au dernier acte, à son tendre Maurice qui, la demandant en mariage, lui propose "le royal emblème", Adrienne répond avec cet ultime hommage aux planches : "ma couronne est faite d'herbe tressée, la scène est mon trône et un faux autel…"

"Adriana Lecouvreur" de Francesco Cilèa à l'Opéra Bastille, à Paris
Direction musicale de Daniel Oren
Mise en scène de David McVicar
Jusqu'au 15 juillet 2015 à 19h30