"L'Affaire Makropoulos" : une reprise sous le signe de King-Kong et de Marilyn

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 26/09/2013 à 18H34
Ladislav Elgr (Janek), Andrea Hill (Krista) © Opéra national de Paris/ Mirco Magliocca

Reprise à l’Opéra Bastille d’un spectacle dont on avait beaucoup parlé il y a six ans, surtout pour la mise en scène (une de ses premières en France) de Krzysztof Warlikowski. Angela Denoke était alors une flamboyante Emilia Marty. Aujourd’hui c’est Ricarda Merbeth qui la remplace et c’est… une femme, Susanna Mälkki, qui dirige, pour la deuxième fois dans l’histoire de l’Opéra de Paris !

C’est l’avant-dernier opéra(1926) de Leos Janacek, qui mourra deux ans plus tard. Musique d’une jeunesse incroyable chez un homme de plus de soixante-dix ans et quasi conclusion d’une décennie qu’il consacre à l’opéra et qui fait de lui un des créateurs majeurs du XXe siècle dans ce domaine.
 
Et pourtant cela fait peu de temps qu’on représente Janacek dans le monde entier. Est-ce le tchèque, langue peu pratiquée par les chanteurs, et impossible à traduire tant musique et texte, chez Janacek, sont intimement liés? Est-ce ce langage si personnel (on reconnaît Janacek au bout de deux mesures) ? Ce mélange de folklore, de rythmes décalés, de sonorités acides (Janacek mêle ou oppose comme personne le son des vents (clarinettes, hautbois) et celui des cuivres (trompettes, trombones)), de puissance et de nostalgie? Janacek, c’est l’énergie faite musique. Les plus grands chefs (Boulez, Rattle) l’ont mis aujourd’hui à leur répertoire.

Susanna Mälkki est un grand chef
Il faut donc un chef à cet « Affaire Makropoulos ». Et Susanna Mälkki est un grand chef. On est heureux de l’entendre ailleurs que dans le répertoire très contemporain qui l’a fait connaître (elle dirigeait l’Ensemble Intercontemporain, fondé par Boulez, jusqu’à cette année). Elle réussit l’idéal : rendre sensible la modernité de l’oeuvre (les cuivres de l’orchestre ont un peu de mal à s’y mettre) en n’oubliant jamais ni sa beauté sonore ni son lyrisme, avec une précision rythmique qui n’est pas le plus simple de cette musique.

En 2007 on découvrait quasiment Krzysztof Warlikowski en même temps que cette mise en scène. J’avais gardé en mémoire des images frappantes : Emilia Marty, l’héroïne, dans la main d’un immense singe sosie de King-Kong, Emilia Marty en Marilyn Monroe, la projection en fond de scène, pendant l’ouverture, d’archives émouvantes de Marilyn et, dans les interludes, d’une autre icône, Gloria Swanson dans « Boulevard du crépuscule ».
Emilia Marty, cantatrice adulée, mangeuse d’hommes mais icône sur le déclin, dans la main des hommes (et tous les hommes qui viennent lui manger dans la main !). On comprend les jeux de miroir, les références, et ce n’est pas fini : Marty est LA femme et TOUTES les femmes. Et pour cause. Marty a 337 ans, les hommes sont ses amants, ses fils ou les deux à la fois, Emilia Marty, alias Ellian Mac Gregor, Eugenia Montez, Elina Makropoulos suivant les époques, lasse de cette vie qui se prolonge et dont elle connaît tout, les plaisirs, toujours les mêmes,  et les vanités, toujours les mêmes (comme le dit Woody Allen : « L’éternité, c’est bien long, surtout vers la fin »).
Atilla Kiss-B. (Albert Gregor), Ricarda Merbeth (Emilia Marty) et Jochen Schmeck

Atilla Kiss-B. (Albert Gregor), Ricarda Merbeth (Emilia Marty) et Jochen Schmeck

© Opéra national de Paris/ Mirco Magliocca
Dans un somptueux décor 1930 d’acajou et d’appliques d’acier, Warlikowski laisse un groupe d’hommes papillonner autour de cette femme si belle mais « glaciale au lit, comme un cadavre ». Et c’est tout. Ne comptons pas sur lui pour expliquer les enjeux (compliqués : une histoire de procès qui remonte à plus d’un siècle, de formule magique que l’on cherche, d’opposition tragique fils-père). Alors on se raccroche aux surtitres (denses, donc fatigants !), à la musique et on s’ennuie un peu, ce qui est un comble.

Une Marilyn de pizzeria
Il faudrait, pour nous accrocher, être pris par la main, à défaut de l’être par la mise en scène, comme on l’était il y a six ans par Angela Denoke qui jouait admirablement le détachement ironique de l’immortelle blasée. Or Ricarda Merbeth (superbes aigus mais la voix s’estompe à partir du médium) incarne une brave fille un peu popote, absolument pas une Marilyn, sinon de pizzeria.
Andrea Hill (Krista) et Ricarda Merbeth (Emilia Marty) 

Andrea Hill (Krista) et Ricarda Merbeth (Emilia Marty) 

© Opéra national de Paris/ Mirco Magliocca
Emilia Marty ensorcelle encore le mâle que je suis. Mais de justesse
Et puis soudain, démasquée, Emilia Marty comprend qu’elle va mourir. Enfin. Et là Merbeth donne tout : l’ironie amère, le cynisme, le soulagement, la nostalgie, sur un décor de piscine à mosaïques bleues superbement éclairé, pendant que Mälkki et l’orchestre se déchaînent. Rideau. Après 337 ans, Emilia Marty ensorcelle encore le mâle que je suis. Mais de justesse. Les autres mâles (ceux qui chantent) sont globalement très bien.
  Vue d'ensemble © Opéra national de Paris/ Mirco Magliocca
« L’Affaire Makropoulos » à l'Opéra Bastille
120 Rue de Lyon  75012 Paris
0 892 89 90 90
27 septembre, 30 septembre, 2 octobre