Karine Deshayes, l'anti-star de l'opéra, est Poppée à Garnier

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 06/06/2014 à 18H07
Karine Deshayes © Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox

Quel chemin parcouru depuis ses débuts à l'Opéra de Lyon en 1998 ! Karine Deshayes, consacrée par les Victoires de la musique classique en 2011, s'impose aujourd'hui dans le paysage lyrique international. La mezzo française, appréciée par ailleurs pour son attitude simple et authentique, joue le rôle titre dans "Le couronnement de Poppée" de Monteverdi à l'Opéra Garnier.

Karine Deshayes est, aujourd'hui, une mezzo-soprano que l'on se dispute. Quinze ans après ses premiers pas, elle enchaîne des rôles de prestige : au Metropolitan de New York (Isolier dans "Le Comte Ory"), au Liceu de Barcelone (Cendrillon), à Bastille (Charlotte dans "Werther", puis Roméo dans "Les capulets"). Tout cela en à peine plus d'un an. Et aujourd'hui, à l'Opéra Garnier, elle incarne encore un rôle titre, dans "Le Couronnement de Poppée". Au sommet, Karine Deshayes reste néanmoins d'une étonnante simplicité. Plus tout à fait discrète, mais surtout pas une star. Sereine, au moins en apparence. Nous la rencontrons pour tenter de déceler les secrets de cette réussite toute en douceur.

Authentique plaisir de la musique

Assise au café, Karine Deshayes dégage un charisme au naturel, sans maquillage ni manières. Elle est accessible. Le rire est franc, le verbe facile, l'enthousiasme communicatif. La conversation est à peine commencée qu'une première clef apparaît évidente. On appellera cela un authentique plaisir de la musique. Amour transmis dans les gènes, chez cette fille de corniste de la "Musique de l'air", passé plus tard à la musique de scène à l'Opéra de Paris. Petite, Karine Deshayes écoute au quotidien le son du cor, "si proche de la voix", explique-t-elle, avant de découvrir la dimension scénique de la musique dès qu'elle a l'âge d'accompagner son père aux répétitions de concerts, puis à l'opéra. Révélation, déclic. "J'étais en extase. Je me suis dit que l'opéra était vraiment la combinaison parfaite entre le théâtre et la musique. Encore aujourd'hui il conserve à mes yeux sa magie grâce aux décors, aux costumes, aux perruques fabriquées sur place, au maquillage…".
Prudence

Vient le temps de l'apprentissage : six années de violon qui n'ont pas pour vertu de nourrir la passion pour la musique, mais "d'apprendre la justesse et la rigueur du travail, qui me seront essentiels", explique Karine Dehayes, "plus tard, tout au long de mon parcours". A 14 ans, elle débute le chant et peu après, vient la conviction qu'elle en fera son activité principale. Elle se découvre mezzo-soprano, avec un ambitus ample, proche des sopranos, mais le timbre rond. "Il faut sans cesse être à l'écoute de sa voix et ses évolutions. Destinée, au départ, aux répertoires baroque et classique, la mienne devrait se développer, en vieillissant, et me permettre d'aborder le répertoire XIXe". Un timbre comparable à celui de Régine Crespin, son mentor, rencontrée lors d'une master-class : soprano II, ou soprano dramatique… "Surtout, il y a des rôles qui vous correspondent. Moi, j'aime les rôles de petits garçons, les "fanciulli", typiques des mezzos, appelez-les mezzos du gazon ou falcon..."

Sa voix, Karine Deshayes l'évoque comme un accessoire séparé d'elle, qu'elle bichonne : "mon instrument", dit-elle. Un bien qu'elle appréhende avec prudence, autre mot clé de sa carrière. "Si on accepte un rôle trop aigu, trop grave, trop large, on abîme l'instrument et après il est difficile de revenir. De plus, il y a des temps à respecter : je n'aurais pas pu, il y a 25 ans, chanter Carmen, Charlotte ou Roméo ! Je n'ai jamais accepté un rôle sans l'accord de mon professeur et de mon agent", conclut-elle. Son professeur, Mireille Alcantara, est son ange gardien : "Elle sait me parler, avec une clarté que d'autres n'ont pas, et m'écouter, car son oreille est incroyable !" Encore aujourd'hui, malgré les rôles et le succès, elle l'assiste à sa demande.

Gourmandise stylistique

La prudence ne va pas sans une rigueur technique que Karine Deshayes a apprise avant même le conservatoire : "On ne peut pas faire du chant après le bac, il faut que l'instrument mûrisse, j'ai donc fait musicologie à la Sorbonne". Des années d'apprentissage qui la renforcent techniquement et alimentent sa curiosité : "au-delà de l'histoire de la musique ou de l'ethnomusicologie, j'ai vraiment appris à décortiquer une partition. Le solfège ou les cours d'harmonie vous arment pour déchiffrer dans plusieurs clefs, y compris des manuscrits. ! Ce qui vous renforce dans une gourmandise stylistique !" Karine Deshayes se promène avec délectation du baroque au XXIe siècle, sans parler d'une incursion dans la comédie musicale (disque "Songs", en collaboration avec de nombreux autres artistes issus du classique, jazz et variété). Pour l'heure, elle incarne le rôle de Poppée dans "Le Couronnement de Poppée", l'un des premiers opéras de l'histoire, œuvre majeure de Monteverdi : "Régine Crespin me disait son plaisir de dire un texte. Je la rejoins pleinement ici car je retrouve la sensualité dont elle parle dans la prononciation des mots de Poppée ; les premières scènes de Poppée évoquent par exemple la séduction de Néron avec une écriture extraordinaire ! Et puis travailler cette partition avec Rinaldo Alessandrini… c'est une grande chance !"  

Le Couronnement de Poppée, à l'Opéra Garnier, jusqu'au 30 juin 2014.