Les motets médiévaux d'Anna Danilevskaïa et le Sollazzo Ensemble envoûtent Ambronay

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 25/09/2016 à 11H37
Anna Danilevskaïa et Le Sollazzo Ensemble à Ambronay.

Anna Danilevskaïa et Le Sollazzo Ensemble à Ambronay.

© Bertrand Pichène - Festival d'Ambronay

C’est une des belles surprises de ce week-end d’Ambronay : cinq jeunes musiciens, menés par l’une d’eux, Anna Danilevskaïa, font revivre avec enthousiasme des motets (compositions musicales du Moyen-Age) et autres chants de la fin du 14e siècle ! Leur travail, sélectionné par le programme européen "Eeemerging", trouve son public. Vif, personnel, intelligent et beau. Chapeau !

Ambiance studieuse dans la salle Monteverdi à quelques heures du concert. Le Sollazzo Ensemble a investi les lieux pour les dernières répétitions et l’atmosphère feutrée que crée l’éclairage rose de la salle sied plutôt bien à cette musique médiévale.

Théâtralité

"Là ça me paraît trop doux, ça doit être plus amer. Let’s do B part again. (…) There, it was my mistake". Anna Danilevskaïa, 29 ans, dirige depuis sa place, vièle à archet sur les genoux, avec fermeté et conviction. "A 6, je ne sens pas encore le geste commun. Plus de direction, moins de legato !". Ses quatre collègues, 25 ans d’âge moyen, un Germano-Américain (d’où quelques directives en anglais) à la harpe et trois Français (sa sœur également à la vièle à archet, une soprano et un ténor) la suivent dans un mouvement collectif qui semble presque chorégraphié : le harpiste suit la chanteuse qui fait face au ténor qui suit du regard Anna et qui contrôle sa sœur à sa gauche. Ou l’inverse, la mesure suivante. Une communication précieuse pour donner du caractère et de la présence à l’ensemble. Et plus globalement une théâtralité qui offre chair et contemporanéité à cette musisque d'il y a 600 ans...
Le Sollazzo Ensemble en répétition Salle Monteverdi, à Ambronay.

Le Sollazzo Ensemble en répétition Salle Monteverdi, à Ambronay.

© Lorenzo Ciavarini Azzi / Culturebox

Née à Saint-Petersbourg (et devenue aujourd’hui Française), de parents passionnés de musique ancienne, Anna Danilevskaïa tombe vite dans le chaudron. Découvre la vièle à archet et se lance à corps perdu dans un Moyen-Age musical tout à redécouvrir. Conservatoire spécialisé à Barcelone, puis le must, la Schola Cantorum de Bâle. Elle y rencontre ses camarades, fonde Sollazzo et ensemble se font remarquer : résidences en Slovénie, Italie et Ambronay. Avec le programme Eeemerging en prime. Le programme choisi : "Près du soloil", mise en perspective de deux œuvres importantes de la même époque, écrites en français ancien, le "Manuscrit de Chypre" et un ensemble de compositions de l’Italien Matteo da Perugia.
Anna Danilevskaïa dans les couloirs de l'Abbaye d'Ambronay.

Anna Danilevskaïa dans les couloirs de l'Abbaye d'Ambronay.

© Lorenzo Ciavarini Azzi / Culturebox
Pourquoi s’intéresser à cette période si précise de la musique ancienne, à cheval entre le 14e et le 15e siècle ?
C’est le chaînon entre la fin du Moyen Age et le début de la Renaissance, entre 1380 et 1420. C’est une époque où les musiciens sont en pleine expérimentation : avec le rythme, les chromatismes, l’harmonie, la rhétorique. C’est le syndrome fin de siècle. Et ça donne des choses qu’on ne trouvera plus jusqu’à l’époque contemporaine. C’est une période créatrice d’une belle variété musicale. Chaque compositeur y a créé des oeuvres qui lui sont très personnelles. Qu’après 600 ans, on puisse toujours déceler la personnalité si forte du compositeur, c’est beau ! Et cela, malgré la tradition d’anonymat au Moyen Age qui fait qu’on ne signait généralement pas ses œuvres.

Que racontent ces musiques ? Lors de la répétition, vous avez réclamé par exemple plus de sensualité, d’euphorie même…
(Rires) Oui ! Evidemment il est beaucoup question d’amour courtois. L’amour, donc. Mais pas que ça, c’est un cadre, l’amour courtois, qui permet de parler de beaucoup de choses morales, c’est une manière de vivre. Chose amusante aussi, il y a des pièces qui trouveraient leur place dans la psychologie moderne : quand on cherche à exprimer des émotions, on peut les trouver en général dans ce répertoire. Des pièces qui expriment le deuil, par exemple. Ou alors des pièces juste sur l’amusement, des musiciens qui s’amusent entre eux, qui écrivent des canons…

Musicalement, que se passe-t-il ?
Vous savez qu’à cette époque, une partition n’est pas un produit fini, mais un point de départ : le compositeur fait la moitié du travail et l’interprète l’autre moitié, une pratique qui se prolongera dans le baroque, mais en moindre mesure. Or ce courant qui nous intéresse part de l’idée d’inventer une notation musicale qui peut transcrire ce que les musiciens jouent vraiment. Donc ils inventent une notation nouvelle, plus précise, avec laquelle on peut écrire les libertés que prennent les interprètes. Certes, mais ça fait un effet d’avalanche, parce que les interprètes en font encore plus et l’écriture est encore modifiée, et ainsi de suite. Une surenchère qui offre une écriture de plus en plus folle. Et c’est ce qui nous intéresse.

Qu’est-ce qui vous lie à ce lieu où nous sommes, Ambronay ?
On a passé beaucoup de temps ici et surtout on y est revenus régulièrement. On a commencé des pièces de zéro, qui nous ont après accompagnés pendant très longtemps. Entre deux séjours, on a évolué et on perçoit ces changements, ici c’est un lieu où on fait le point. Et puis on a pris l’habitude d’être inspirés ici. On était dans une situation où on devait créer, donc le lieu est devenu synonyme d’inspiration, de création, de développement d’un programme et de retrouvailles entre nous.

Que vous apporte de participer à au programme Eeemerging ?
Il y a d’abord tout le côté de l’aide extrêmement précieuse qu’il nous apporte, pour nous guider, pour nous soutenir. Mais la chose la plus intéressante est qu’on a les meilleures conditions pour travailler et artistiquement on est complètement libres. C’est ça qui fait que les ensembles peuvent grandir. Et donc on a une semaine-dix jours pour répéter tous ensemble sans avoir quelqu’un qui nous guide artistiquement, ce qui nous permet de nous trouver nous-mêmes.

Quelle est la dimension européenne du programme ?
Nos voyages en Slovénie, en Italie... Fondamental déjà dans notre cas, par exemple, de pouvoir travailler en Italie, l’un des endroits où notre musique est enracinée. Autre avantage, avec ces concerts ailleurs en Europe, c’est la découverte des publics et de leurs grandes différences. Et puis, simplement, les rencontres avec les gens d’ailleurs, c’est une chance !