Ambronay envoûté par le flamenco de Rocio Marquez et la viole de Fahmi Alqhai

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 26/09/2017 à 12H30, publié le 24/09/2017 à 16H53
"Dialogos", Fahmi Alqhai, Agustin Diassera et Rocio Marquez, le 23 septembre 2017.

"Dialogos", Fahmi Alqhai, Agustin Diassera et Rocio Marquez, le 23 septembre 2017.

© Lorenzo Ciavarini Azzi / Culturebox

En marge de la programmation baroque, chaque week-end du Festival d’Ambronay offre ses surprises, sous le chapiteau, réservées à la musique du monde. Mélopées flamenco, sonorités jazz ou contemporaines : samedi soir, la chanteuse de flamenco Rocio Marquez et le gambiste Fahmi Alqhai, accompagnés par le percussionniste Agustin Diassera, ont débridé le public et envoûté Ambronay.

Le chapiteau blanc installé en face des bâtiments de l’Abbaye d’Ambronay – là où se déroulent les concerts de musique du monde du Festival -  détonne par rapport à l’harmonie architecturale de l’ensemble. Et pourtant il fait aujourd’hui complètement partie des lieux. Exactement comme sa programmation – et sans doute grâce à elle – devenue l’une des signatures du Festival. Les concerts sous chapiteau ont ceci de particulier qu’ils sont à la fois un moment d’évasion par rapport à la musique médiévale, Renaissance et surtout baroque ambiante, et procèdent d’un désir de recherche musicale similaire, reposant souvent sur un socle historique commun : la musique populaire.

Deux références musicales d’Espagne

L’univers proposé au chapiteau samedi soir, 23 septembre, par Rocio Marquez et Fahmi Alqhai, en est une jolie illustration. Elle, c’est l’une des chanteuses de flamenco les plus en vue aujourd’hui, qui se produit dans les grandes salles en Espagne et à l’étranger et possède d’ailleurs déjà son public en France.
Rocio Marquez pendant les répétitions à Ambronay, le 23 septembre 2017.

Rocio Marquez pendant les répétitions à Ambronay, le 23 septembre 2017.

© Lorenzo Ciavarini Azzi / Culturebox
La jeune trentaine, forte d’un long parcours dans le flamenco traditionnel forgé dans les « penas » de Séville, ces petites salles pour aficionados, populaires mais très exigeantes, elle s’aventure depuis quelques années dans des expérimentations artistiques (saluées même par les puristes) avec des musiciens venus d’ailleurs, du rock comme du piano classique.

Lui, Fahmi Alqhai, est un gambiste baroque de référence. Sévillan né d’un père syrien et d’une mère palestinienne, il rejoint après un brillant parcours par les prestigieuses formations de musique ancienne, le pape espagnol du baroque, Jordi Savall (notamment avec l’ensemble Hespérion XXI).
Fahmi Alqhai à Ambronay pendant les répétitions. le 23 septembre 2017.

Fahmi Alqhai à Ambronay pendant les répétitions. le 23 septembre 2017.

© Lorenzo Ciavarini Azzi / Culturebox
Les deux sont accompagnés par le percussionniste Agustin Diassera, une pièce essentielle à l’articulation du concert, fin connaisseur à la fois des codes de la musique populaire espagnole et de la musique ancienne.

Racines populaires

Flamenco d’un côté. Baroque de l’autre. Certes, mais ne croyez pas que leur spectacle, intitulé  « Dialogos » (dialogues), signe à proprement parler la rencontre de l’un et de l’autre. « Ah, non, ce n’est pas vraiment ça ! », corrige en riant, Rocio Marquez, que nous rencontrons l’après-midi avant le concert. « C’est plutôt la rencontre de deux personnalités musicales et de leurs sensibilités respectives : donc de leurs centres d’intérêts, de leurs sentiments. C’est quelque chose d’universel ! ». Voisins de rue à Séville, les deux se connaissent de longue date et avaient envisagé depuis longtemps cette collaboration comme un long travail sur leurs « liens communs ». Car la racine est la même, nous explique Rocio : « C’est la musique populaire, fruit de la rencontre des traditions musicales juive, chrétienne, musulmane, mais aussi de la culture gitane et des influences venues d’Amérique du Sud par les relations commerciales de l’époque avec l’Andalousie. Tout ça a donné ce folklore qui est à la base autant de la musique flamenca que de la musique ancienne de Fahmi Alqhai ». Rocio Marquez sait de quoi elle parle. Elle n’est pas qu’artiste, elle est aussi docteur en musicologie, et présentait l’été dernier sa thèse sur la technique vocale dans le flamenco.

De longs mois durant, Rocio Marquez et Fahmi Alqhai ont trié dans leur patrimoine commun (des pages et des pages de carnets dont nous a montré un exemple Rocio) les versions, les histoires, les interprétations, les textes… Et ce aussi bien pour les chansons flamencas – comme ces « peteneras » dont l’origine est sans cesse discutée par les spécialistes – que pour les « chaconnes », « marionas », « canarios », et autres « fandagos », ces danses et musiques populaires venues le plus souvent d’Amérique latine et retranscrits dans les partitions espagnoles des XVIIe et XVIIIe siècles.

Entre flamenco, musique contemporaine et jazz

De toute cette matière, les deux musiciens ont créé quelque chose qui leur est propre, une survivance des traditions qui flirte avec la chanson d’auteur, la musique contemporaine et… le jazz. Surtout dans ce premier morceau présenté sous le chapiteau, « Mi son que trajo la mar », revisitation flamenca portée littéralement par la viole de gambe et les percussions à l’accent arabo-andalou. Le public d’Ambronay découvre, comme à l’accoutumée, dans un silence religieux. Emporté par les rythmes et surtout par les envolées crescendo de Rocio Marquez qui s’appuient sur un jeu de la viole très contemporain dans « Nana ». Le mélange est savoureux, intelligent, très émouvant aussi. Car le spectacle offre une palette de plus en plus large des affects. Il y a du festif, du dansant, certes. Mais le solennel a sa part, le tragique aussi, la souffrance.
Lors du bis au concert Ambronay le 23 septembre 2017.

Lors du bis au concert Ambronay le 23 septembre 2017.

© Lorenzo Ciavarini Azzi / Culturebox
Les échos baroques se font entendre, notamment dans des « canarios » (mélodies baroques hispaniques), si proches d’une tarantelle napolitaine, et dans Monteverdi, dont le célèbre « Si dolce è’l tormento » est interprété en clé très moderne, ce qui, c’est vrai, peut surprendre. Mais la salle est conquise. Les interprètes sont éblouissants : technique digitale impeccable du gambiste avec liberté totalement assumée, maîtrise de la voix de Rocio Marquez, richesse des percussions d’Agustin Diassera - remarquable - qui portent la fluidité de l’ensemble. Désormais débridé, le public attend et accompagne par les applaudissements les lancinantes mélodies des airs de « peteneras », ces chants traditionnels du flamenco, jusqu’à l’explosion des ancestrales « Seguriyas » (autres chants typiques), auxquelles certains spectateurs répondent désormais par d’enthousiasmants « Olé ! »…