Falstaff à l'Opéra Bastille, un Verdi plein de truculence

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 02/03/2013 à 01H23
Gaëlle Arquez, Marie-Nicole Lemieux, Elena Tsallago et Svetla Vassileva 

Gaëlle Arquez, Marie-Nicole Lemieux, Elena Tsallago et Svetla Vassileva 

© Opéra national de Paris/ Mirco Magliocca

Après « La Walkyrie » qui commémore le 200e anniversaire de la naissance de Wagner (22 mai 1813) voici « Falstaff » pour commémorer celui de Giuseppe Verdi (10 octobre 1813). Il faut espérer que l’Opéra de Paris ne se contentera pas cette année de cette unique célébration du maître Italien. Il est vrai que Verdi est plus souvent représenté que Wagner sur notre scène nationale.

Cette mise en scène de « Falstaff » n’est d’ailleurs pas une nouveauté. Elle date de 1999. « Falstaff » s’inspire des « Joyeuses commères de Windsor » de Shakespeare. Sir John Falstaff, gros homme sûr de sa séduction, s’est persuadé que Meg Page et Alice Ford, deux riches marchandes, sont amoureuses de lui. Il leur fixe un rendez-vous galant. Alice et Meg, aidée de Mrs Quickly, une veuve de leurs amies, vont se venger de la prétention de Falstaff, qui finira une première fois dans une malle de linge sale jetée dans la Tamise, une seconde fois (croit-il) ensorcelé par la reine des Fées (qui n’est autre que Nannette, la fille de Mrs Ford).

Tout finira bien, Nannette épousera son amoureux et non le vieux barbon  que lui destinait son père et Falstaff, à l’issue d’une fugue éblouissante chantée par tous les protagonistes, rappelle que « Tout dans le monde est farce. L’homme est né farceur. Tous dupés ! Chaque mortel se moque de l’autre ». Conclusion douce-amère d’une œuvre où la femme mène la danse et où s’entremêlent la fantaisie et la féerie de Shakespeare mais aussi l’esprit plein de verdeur des contes de Boccace.
Vue d'ensemble © Opéra national de Paris/ Ch. Leiber
Une immense "conversation musicale"
L’œuvre est inattendue chez un Verdi habitué aux sujets tragiques. C’est le dernier opéra d’un homme de 80 ans qui change complètement sa manière et prouve qu’il connaît la musique de son temps. Pas d’airs à proprement parler mais une immense « conversation musicale »  de deux heures où s’enchaînent duos, ensembles, quatuors, interventions solistes avec un entrain inimitable. Cette construction inhabituelle sera souvent reprise par un Richard Strauss. De même entend-on en écho (par exemple dans le premier échange de Nannette et de son amoureux Fenton) les harmonies et les couleurs d’un Massenet ou d’un Puccini. Mais c’est bien du Verdi qu’on entend dans « Falstaff », un Verdi philosophe de l’humain et qui surprit d’autant plus que le secret avait été bien gardé sur ce « Gros Ventru » (dixit Verdi) où il n’y avait ni drame ni politique.

Ambrogio Maestri est Falstaff
Le « Gros Ventru » de l’Opéra est remarquable : l’italien Ambrogio Maestri, colosse et voix de bronze, profonde et sonore, EST Falstaff, aussi bouffon qu’émouvant. Alice et Meg, la bulgare Svetla Vassilieva, la française Gaëlle Arquez, pas toujours idiomatiques mais très homogènes (elles chantent souvent ensemble) sont très bien. Charmante Nannette de la russe Elena Tsallagova avec son amoureux Fenton, le jeune sicilien Paolo Fanale au joli timbre mais qui manque de projection. En Ford le polonais Artur Rucinski  du mal à tenir tête à Falstaff mais c’est le rôle qui veut ça ! Pour compléter cette tour de Babel à l’italien globalement honnête l’argentin Dalmacio Gonzalez est un Caïus de luxe
Ambrogio Maestri (Sir John Falstaff) et Svetla Vassileva (Mrs Alice Ford)

Ambrogio Maestri (Sir John Falstaff) et Svetla Vassileva (Mrs Alice Ford)

© Opéra national de Paris/ Mirco Magliocca
Marie-Nicole Lemieux, la canadienne "star"
Reste le cas de la contralto Marie-Nicole Lemieux : la canadienne, « star » du chant baroque, fait ses débuts à l’Opéra de Paris en Mrs Quickly. On nous l’a annoncée « souffrante » (ce terme stupide qui cache tout et n’importe quoi : rhino-pharyngite ? Indigestion ? Mal de dents ? On ne le saura pas) : Lemieux a donc « murmuré » son rôle, assez pour saisir la beauté de ses notes graves mais les ensembles, féminins en particulier, en étaient sérieusement déséquilibrés. Ce qui n’a pas semblé  gêner le chef, Daniel Oren, plus attentif à son orchestre qu’à ses chanteurs de sorte que, dans la première partie surtout, les décalages en devenaient gênants.

Dominique Pitoiset situe ce « Falstaff » vers 1910. Pourquoi pas ? Autour de sir John, masse immuable et imposante, il met en place scènes de foule et ensembles avec un beau sens du mouvement et une intelligente utilisation de l’espace. Les costumes de ces messieurs viennent de Saville Row, les robes de ces dames, ravissantes, sont un peu « Hello Dolly » un peu madame Verdurin. Mais justement : ce ne sont plus de « Joyeuses commères » mais de « Joyeuses bourgeoises » et cela manque de verve et d’extravagance. Quant à la féérie de l’acte 3 (celui de la reine des Fées), elle  se déroule devant une silhouette d’arbre bleu au lieu de plonger vraiment dans le fantastique, d'escamoter le décor, d'imposer la nuit et le rêve (pourquoi les metteurs en scène utilisent-ils si peu les remarquables possibilités techniques du grand plateau de Bastille ? Mystère !)
Vue d'ensemble acte 3

Vue d'ensemble acte 3

© Opéra national de Paris/ Ch. Leiber
Malgré ces réserves, on prend du plaisir à ce « Falstaff » beau à l’œil et bien chanté. Après « La Walkyrie », la commémoration des deux « monstres » de l’opéra du XIXe siècle est désormais sur des rails solides. Souhaitons donc un autre Verdi pour l’automne (« Falstaff » seul, cela ferait pingre !). Et pour Wagner, rendez-vous le mois prochain.


Falstaff de Giuseppe Verdi à l'Opéra Bastille
Du 27 février au 24 mars 3013

Marie-Nicole Lemieux, à l’occasion de ses débuts à l’Opéra national de Paris, donnera une soirée de récital à l’Amphithéâtre Bastille, le jeudi 7 mars 2013 à 20h.
Elle interprétera des lieder d’Alma Mahler et des mélodies de Guillaume Lekeu, Ernest Chausson et Edward Elgar, accompagnée par Daniel Blumenthal au piano et le Quatuor Psophos.