Dans "Maria Stuarda" de Donizetti, deux reines aux voix souveraines

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 22/06/2015 à 12H03
Deux reines aux voix presque souveraines © Vincent Pontet

Au Théâtre des Champs-Elysées c’est Marie Stuart contre Elizabeth Ier, un duel de dames comme les affectionnaient les romantiques italiens. Le public de la première a chaleureusement applaudi les deux rivales.

Bel canto

Quant à nous, nous ne sommes pas très sensibles à ces affrontements à gorge déployée. Mais les passionnés d’opéra y voient à juste titre une des raisons d’être de leur art préféré, la voix, la voix, la voix : le bel canto qui, uniquement par le chant, fait passer les sentiments les plus extrêmes. Admettons. Mais ici l’histoire, écrite dès la première note, piétine : deux reines, pendant deux heures, d’abord l’une, puis toutes deux, puis l’autre. Le librettiste de 17 ans (!) n’est pas seul en cause puisque Donizetti en a profité pour lui imposer ses propres idées ! 

Soient donc Elizabeth, qui gouverne l’Angleterre, et sa captive, Marie, ex-reine d’Ecosse et de France : deux fois reine, est-ce la vraie raison de la jalousie maladive d’Elizabeth, qui voit aussi évidemment en Marie une rivale politique ? Une tentative de réconciliation de Leicester, ministre de l’une et amoureux de l’autre, tourne au désastre : Elizabeth et Marie se traitent de tous les noms. Le sort de Marie est scellé. Le 2e acte ne sera que ses lents adieux, au conseiller Talbot (belle scène qui préfigure celle de Violetta et Germont dans "Traviata"), à son chéri, au peuple qui pleure sa bien-aimée souveraine, au méchant Cecil qui veut sa mort depuis le début, à Dieu, sans doute au public. La montée à l’échafaud est bien plus longue que les quelques marches qui y conduisent. 
Marie Stuart (Aleksandra Kursak), Elisabeth Ire (Carmen Giannattasio)

Marie Stuart (Aleksandra Kursak), Elisabeth Ire (Carmen Giannattasio)

© Vincent Pontet

D’autant que Donizetti n’a pas le génie mélodique de son contemporain Bellini. A chaque fois que démarre un air, on croit l’avoir entendu chez l’auteur de "Norma" ou… chez Donizetti lui-même. Il a en revanche un imparable sens dramatique : le duo étrange et amer où Leicester se confie à Talbot, l’apparition élégiaque de Marie, la prière du peuple fidèle et bien sûr la confrontation des deux reines, rythmée par les apartés affolés ou ravis des trois hommes. Cela fonctionne à plein même si une série de scènes réussies ne structure pas un ouvrage. 

Carmen Giannattasio et Aleksandra Kursak : deux voix

Il faut donc deux voix, sinon l’opéra s’effondre ; la créatrice du rôle de Marie fut d’ailleurs la Malibran. Carmen Giannattasio affronte crânement les aigus meurtriers dont Donizetti a parsemé le rôle d’Elizabeth : elle en triomphe avec panache, à une exception près. Mais elle fait plus : elle EST la reine, d’un bout à l’autre, altière, autoritaire, violente, hautaine, ligne de chant tenue, souffle impressionnant, évitant sans peine le danger principal du rôle, virer à la harpie. Inconvénient : ce chant glorieux n’émeut jamais, ce qui est regrettable pour l’air "Ah ! Quando all’ara scorgemi" où Elizabeth redevient une femme amoureuse (Giannattasio enlève sa perruque de cheveux roux pour apparaître le crâne nu, belle image).
  "Marie Stuart" © Vincent Pontet

Aleksandra Kurzak est une Marie ravissante et émouvante, qui ose de suaves pianissimos dans son air d’entrée : "O nube ! che lieve" mais sait faire front à sa rivale… de chant dans leur grande confrontation. A peine, parfois, un manque d’engagement mais une juste progression dans la montée au supplice où, à la résignation, s’ajoutent les regrets puis une forme de terreur métaphysique: Kurzak, de voix et de jeu, est impeccable dans l’évolution du personnage. Les hommes sont à la hauteur, Carlo Colombara en Talbot, Christian Helmer en Cecil (bonne idée de faire porter en permanence, à cet élégant chanteur au physique de mannequin, la hache du supplice). Francesco Demuro, en Leicester, chante trop "dans le masque" et sa voix ne s’épanouit pas assez. Sophie Pondjiclis est Anna, la confidente: on souhaite réentendre son beau timbre dans un rôle plus étoffé. Daniele Callegari dirige un orchestre de chambre de Paris sans couleur, en se montrant plus à l’aise dans la fougue et l’énergie que dans l’élégie.
 "Marie Stuart" © Vincent Pontet

Une mise en scène pas toujours cohérente

La mise en scène de Moshe Leiser et Patrice Caurier a été copieusement huée à la première. Cela devient une habitude dans les maisons d’opéra parisiennes. Leur travail ne mérite ni enthousiasme ni réprobation. Leur parti-pris de décor contemporain n’est pas toujours cohérent, la mort de Marie, en particulier, souffre de ce choix. L’idée de garder pour les deux reines des tenues d’époque et d’habiller les autres protagonistes en costumes d’aujourd’hui n’est pas tenue jusqu’au bout. Au moins (car le travail de metteurs en scène, c’est aussi cela) orchestrent-ils fort bien l’affrontement qui est le cœur de l’œuvre, et sans caricature, au point de nous faire oublier que cette rencontre… n’a jamais eu lieu. Mais l’art (et l’imagination des artistes) est là, c’est bien connu, pour suppléer aux rendez-vous ratés de l’histoire. Et, grâce à Donizetti et à Schiller, dont il s’est inspiré, pour faire de Marie Stuart, devant les hommes, une triste martyre, quasi sainte, ce qu’elle n’était absolument pas.


"Maria Stuarda" de Gaetano Donizetti au Théâtre des Champs-Elysées
Mise en scène de Moshe Leiser et Patrice Caurier, direction Daniele Callegari
Les 23, 25 et 27 juin à 19 heures 30
15 avenue Montaigne, Paris VIIIe
Tél : 01 49 52 50 00