Christophe Honoré hué à Aix pour son "Cosi fan tutte" transposé en Afrique

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 30/06/2016 à 11H38
Le réalisateur Christophe Honoré, mars 2016

Le réalisateur Christophe Honoré, mars 2016

© ULF ANDERSEN / Aurimages / AFP

Christophe Honoré a ouvert jeudi soir le Festival lyrique d'Aix-en-Provence dans le cadre magique du théâtre de l'Archevêché avec un "Cosi fan tutte", transposé en Afrique sous domination mussolinienne. L'adaptation de l'opéra de Mozart n'a pas séduit le public, qui a hué le cinéaste et metteur en scène.

La transposition de "Cosi fan tutte" n'a pas été du goût du public aixois, qui a hué Christophe Honoré, réservant ses applaudissements au chef mozartien Louis Langrée et aux chanteurs, et surtout chanteuses (Sandrine Piau, Lenneke Ruiten, Kate Lindsey).

Le rideau s'ouvre sur un fortin à Asmara en Erythrée sous colonisation italienne. Une buvette, quelques indigènes noirs, rudement traités par les soldats italiens, voire abusés sexuellement, campent le décor. 

Le cinéaste ("Les chansons d'amour", "Les Malheurs de Sophie") n'en est pas à son coup d'essai : il a déjà monté pour l'Opéra de Lyon "Pelléas et Mélisande" de Debussy et "Les Dialogues des carmélites" de Poulenc. "C'est irrésistible de venir monter un Mozart à Aix-en Provence" a-t-il confié à l'AFP, "même si Cosi fan tutte est une oeuvre très particulière chez lui : c'est une oeuvre sublime mais avec un livret qui pose des défis très forts à la mise en scène: le caractère bouffe mais très cruel, la misogynie très réelle du livret, et cette idée insensée que ces jeunes filles ne reconnaissent pas leurs amoureux sous prétexte qu'ils ont une moustache".

"Il y a dans cette musique quelque chose de très solaire, très méditerranéen qui fait que j'avais envie de cette atmosphère plus africaine"

Les jeunes Ferrando et Guglielmo sont fiancés à deux soeurs, Dorabella et Fiordiligi. Afin de prouver à un vieux philosophe que leurs fiancées sont fidèles, ils font mine de partir à la guerre et reviennent déguisés sous de fausses identités pour les courtiser. "Venant du cinéma je veux toujours que les choses soient très incarnées et donc il faut qu'elles ne les reconnaissent pas. J'ai essayé de travailler sur un contexte qui fait que ces deux soldats, quand ils reviennent sont rejetés, pas uniquement parce que ce sont d'autres hommes, mais parce que ce sont des étrangers", explique le metteur en scène.

"Le travail sur le déguisement ne doit pas être folklorique mais raconter quelque chose de plus dérangeant, sur le rejet de l'étranger", ajoute-t-il. C'est ce qui l'a amené à construire l'opéra en Afrique au moment de la colonisation italienne. "Tout se passe dans une petite société d'expatriés, de colons abusant de leur domination et de leur pouvoir". "Il y a dans cette musique quelque chose de très solaire, très méditerranéen qui fait que j'avais envie de cette atmosphère plus africaine", ajoute-t-il.

"Blackface"

Voici donc Ferrando et Guglielmo revenant séduire leurs belles sous l'uniforme de soldats fascistes italiens et de surcroît maquillés en noirs. "Il y avait des locaux intégrés dans l'armée italienne, à l'image des tirailleurs sénégalais", raconte le metteur en scène. "Ils vont revenir en 'blackface'" (acteurs blancs jouent des caricatures de personnages de noirs). "Ce blackface est un sujet de polémique essentiel sur les scènes de théâtre et d'opéra aujourd'hui", observe le cinéaste, pour qui il "était intéressant de montrer qu'un blackface est toujours un acteur raciste".

Christophe Honoré se défend de faire une lecture politique de Cosi, mais veut "aller au plus loin de la cruauté, de l'obscénité qu'on peut entendre dans ce livret et dans les rapports homme/femme".

Le pari de mise en scène tient plutôt la route, et rééquilibre la misogynie du livret : les deux garçons qui fustigent l'infidélité de leurs belles ne font-ils pas bien pire, en abusant des indigènes ?

Rien de très radical

Le soleil d'Afrique exalte aussi la sensualité de l'oeuvre : si les deux  jeunes femmes succombent, c'est bien sous l'empire du désir. Mais la lecture du cinéaste reste fort sage, et on s'ennuie un peu dans les péripéties interminables du deuxième acte.

Rien de très radical, donc, dans cette lecture coloniale de "Cosi", et en tout cas pas de quoi fouetter un chat ! Mais le public plutôt conservateur du grand festival lyrique a boudé la mise en scène, tout en saluant la baguette légère et précise de Louis Langrée à la tête du Freiburger Barockorchester. 

Un quatuor de jeunes chante les rôles des fiancés, tandis que Sandrine Piau incarne la rouée Despina, la servante. Deux chefs mozartiens, Louis Langrée et Jérémie Rhorer (17, 19 juillet) tiennent la baguette dans la Cour de l'Archevêché, à la tête de l'orchestre en résidence, le Freiburger Barockorchester.

A voir : un webdoc instructif et divertissant sur le site du festival : "L'univers de Cosi fan tutte"

Festival International d'Aix
30 Juin - 20 juillet 2016