Beau et sombre "Macbeth" signé Gatti et Martone au Théâtre des Champs-Elysées

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 13/05/2015 à 18H03
Roberto Frontali (Macbeth) et Sausanna Branchini (Lady Macbeth)

Roberto Frontali (Macbeth) et Sausanna Branchini (Lady Macbeth)

© Vincent Pontet

Au Théâtre des Champs-Elysées à Paris, le tandem Daniele Gatti (à la baguette) – Mario Martone (à la mise en scène) signe, cinq ans après "Falstaff", un "Macbeth" de Verdi d'une grande noirceur. Porté par une esthétique picturale et cinématographique très inventive, ce "Macbeth" se veut avant tout un retour aux sources shakespeariennes de l'œuvre de Verdi.

Le duo Daniele Gatti - Mario Martone refait surface ces jours-ci au Théâtre des Champs-Elysée à Paris, pour "Macbeth" de Verdi, cinq ans après un autre ouvrage verdien, "Falstaff". Deux Italiens : le premier, milanais, dirige actuellement l'Orchestre National de France en attendant de prendre la tête du Concertgebouw d'Amsterdam l'année prochaine. Le second, napolitain, est un réalisateur reconnu outre Alpes, également homme de théâtre et d'opéra. La production est, exception faite de certains chanteurs, essentiellement italienne.

Au commencement était le noir

D'emblée, dès les premières scènes, le ton est donné : pas de décor, mais une action et des personnages qui naissent peu à peu, par touches progressives de lumière, de l'obscurité : à l'image de la noirceur du drame shakespearien.
Le couple Macbeth après le meurtre.

Le couple Macbeth après le meurtre.

© Vincent Pontet
Une sobre mise en scène qui sert surtout, en premier lieu, la dramaturgie du texte de "Macbeth". C'est la première adaptation du poète anglais par Verdi (avant même "Otello" et "Falstaff") et ce dernier s'est beaucoup investi dans la dimension narrative avec le librettiste Piave. Cette nouvelle production a voulu enfoncer le clou du retour aux sources. "Je voulais un Macbeth extrêmement shakespearien : pas d'oripeaux sur scène, seulement une mise en scène de lumière, et un gros travail sur le jeu des personnages", explique Daniele Gatti dont l'ambition est de servir une histoire basée à la fois sur le pouvoir et sur la dimension fantastique. "C'est ce qui intéressait Verdi", poursuit Gatti : "il n'y a pas ici d'histoire d'amour, ce qui compte, c'est l'ascension et la fin d'un couple qui aspire au pouvoir et est prêt à n'importe quelle solution pour y parvenir. En réalité, n'ayant pas de sang royal, ce couple ne restera pas au sommet car il est inapte à gouverner".

Macbeth, le futur roi, et Lady Macbeth, son épouse, passent par le meurtre pour atteindre leur fin, en tuant d'abord le roi Duncan, puis l'ami Banquo et ainsi de suite tous ceux qui se mettrons sur leur chemin. Deuxième acte : "Il faut que le sang coule à nouveau, ma Dame", dit Macbeth. Et elle, plus loin : "Un nouveau crime ? … C'est nécessaire ! Il faut accomplir l'œuvre fatale !". A l'origine du dessein maléfique du couple, les prédictions des sorcières et la présence de ces êtres obscurs sur scène tout au long de l'œuvre offre un ancrage tellurique et populaire réussi qui n'est pas sans rappeler les traditions populaires du sud de l'Italie. "L'aspect surhumain, du destin, qui est dans la pièce entre les mains des sorcières, était très important pour Verdi", explique Gatti. "Il s'est traduit par un gros travail musical sur le chœur de femmes dont il a fallu trouver une large palette de couleurs vocales". Enfin, évidemment, le ressort psychologique du comportement du couple tient en haleine le public du Théâtre des Champs-Elysées. Il y a la notion de culpabilité : la violence de Macbeth, sans cesse encouragée par son épouse, est accompagnée de remords, mais de courte durée. "Il y a aussi un aspect érotique dans ce couple où elle domine assurément et les traits les plus humains qu'il y a en Macbeth sont mis en évidence par la froideur de Lady Macbeth".

Etouffement des voix

Musicalement, Daniele Gatti a voulu être au plus près du compositeur qui a laissé de nombreuses indications. "Avec "Macbeth", Verdi a fait grandement évoluer le concept d'opéra. La partition parle, par exemple, de voix "soffocata", "sotto voce", "cupa", c'est-à-dire étouffée, à mi-voix et sombre, lors du duo de l'acte premier se situant après la scène du premier meurtre. Pour la première fois on peut davantage parler de "théâtre en musique" plutôt que d'opéra lyrique (dans le sens d'une séquence d'airs et de scènes de belcanto). "Macbeth" possède certes des moments vocaux importants, comme l'air de la cabalette de Lady Macbeth dans le premier acte, ou l'air du ténor (McDuff) au quatrième acte, mais ils sont clairement au service de la dramaturgie. Dans ce cas, le compositeur a soumis les exigences purement esthétiques à celle du théâtre. Pensez que les chanteurs chantent pour la moitié de l'opéra en chuchotant ! C'est un opéra sombre, nocturne, un opéra qui, naturellement, transmet l'idée de la terreur !". Les chanteurs sont à la hauteur du défi : Susanna Branchini campe avec justesse une belle et sadique Lady Macbeth, le baryton Roberto Frontali est très crédible en Macbeth et le ténor français Jean-François Borras (Macduff) est très applaudi lors du dernier acte.  

Tableaux

La mise en scène pensée par Mario Martone sert le propos de Daniele Gatti avec un étonnant mélange de grande sobriété - un jeu de lumières alternant clairs et obscurs, comme pour mieux relever la noirceur de l'ensemble - et de débauche de moyens - présence de chevaux sur scène ou projection de nombreuses séquences filmées.
Les tableaux poétiques de Mario Martone.

Les tableaux poétiques de Mario Martone.

© Vincent Pontet
Martone propose une succession de tableaux à la beauté picturale et cinématographique révélés au spectateur dans un agréable crescendo dramaturgique, et qu'on ne dévoilera pas ici.

"Macbeth en tant que personnage n'est pas un monstre au delà de la dimension humaine", explique le metteur en scène dans la présentation du spectacle, "mais représente quelque chose qui se trouve à l'intérieur de chaque homme". Il y a donc aussi quelque chose d'éternel dans ces démons. D'où la volonté de cette production de ne pas actualiser le propos, la scène se passe au XIe siècle, comme prévu dans la pièce. Mais chaque spectateur en jugera, cette intemporalité peut évoquer tout aussi bien la mémoire du génocide arménien d'il y a un siècle que la folie sanguinaire d'un Bachar el-Assad.

"Macbeth" de Giuseppe Verdi au Théâtre des Champs-Elysées à Paris
Direction musicale de Daniele Gatti
Mise en scène de Mario Martone
Avec l'Orchestre National de France
Jusqu'au 16 mai 2015