Bastille : Alain Altinoglu dirige Don Giovanni, "l'opéra des opéras"

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 20/01/2015 à 19H12
Alain Altinoglu. © Opéra de Paris

Passions, viol, meurtre, vengeance… Don Giovanni est de retour ! A l'Opéra Bastille, dans la mise en scène de Michael Haneke de 2006. Avec une nouvelle distribution, énergique et efficace, et avec, à la baguette, le chef français parmi les plus prestigieux du moment, Alain Altinoglu. Pour nous, il évoque le chef d'œuvre de Mozart, capable comme nul autre de dire les sentiments les plus contrastés.

Nous rencontrons Alain Altinoglu le lendemain de la générale, dernière répétition avant la première de Don Giovanni, musicalement parfaitement réussie et convaincante, malgré les conditions de travail rendues extrêmement éprouvantes par l'actualité des attentats. "Le coeur n'y était pas", nous confie Alain Altinoglu, "l'équipe a été secouée dès les premières heures après l'attaque à Charlie Hebdo ; nos locaux étant situés non loin de là, nous nous sentions d'autant plus proches". Et puis, l'équipe a exprimé le désir de faire quelque chose, "parce qu'on a trop l'habitude de voir qu'une nouvelle en chasse une autre, et là on avait envie que ça reste", poursuit Alain Altinoglu. A la première, après des paroles du directeur de l'Opéra, Stéphane Lissner, rappelant les valeurs de tolérance, de courage, de fraternité et de respect, l'orchestre et les chanteurs de l'opéra ont entonné, en hommage aux victimes, l'air du "Va, pensiero", du Nabucco de Verdi, choeur d'union et de résistance.
La production de 2006...

La production actuelle est une reprise de celle de 2006, donc avec la mise en scène de Michael Haneke, qui situe l'action du Don Giovanni de nos jours, dans le cadre d'une entreprise familiale. Le rôle titre est celui du directeur général de la société, et celui de Leporello, d'assistant et jeune directeur. Le Commandeur devient grand patron, Donna Anna patronne junior et les jeunes Zerlina, Masetto et amis, membres de l'équipe de nettoyage de l'entreprise. Un dispositif à décor unique et une mise en scène peu convaincants, cette production modifiant par ailleurs le finale de l'opéra de Mozart : Don Giovanni est tué par les hommes (jeté par la fenêtre) et non foudroyé par le divin comme suggéré par le livret.

... avec une nouvelle distribution

Changement en revanche de la direction musicale, confiée donc à Alain Altinoglu et la distribution : Liang Li est le Commandeur, Tatiana Lisnic Donna Anna, Stefan Pop Don Ottavio, Marie-Adeline Henry Donna Elvira, Adrian Sâmpetrean Leporello, Serena Malfi, Zerlina, et Alexandre Duhamel son Masetto.
Don Giovanni 2015 © Vincent Pontet/Opéra national de Paris
Le rôle titre est interprété par Erwin Schrott, "un Don Giovanni qui n'a pas le côté un peu froid de Peter Mattei, par ailleurs très bon, de la précédente distribution, proche de l'univers de Haneke", explique Alain Altinoglu, "Erwin Schrott, c'est le contraire : l'Uruguayen est un peu animal sauvage, macho pervers. Et j'aime bien parce que Don Giovanni doit avoir les deux aspects : le côté intellectuel, cultivé, comme l'était Mozart, qui était conscient de ce qui se passait en France, que la Révolution française allait arriver : et, en même temps, le côté enfantin, blagueur, léger, bon vivant, ce qu'était également Mozart. Evidemment Don Giovanni est un tel chef d'œuvre que l'on peut avoir des niveaux de lecture très différents. Moi j'aime quand tout se mélange".

Parlons de la dimension plus strictement musicale : comment abordez-vous ce Don Giovanni ?
Précisons d'abord que l'Opéra Bastille est un lieu qui se prête à merveille aux opéras de Strauss, de Puccini, de Wagner, c'est un vaisseau énorme, mais qui convient beaucoup moins à Mozart et donc à Don Giovanni. Même au "Met" de New York, qui est la plus grande salle d'opéra que je connaisse, et où ils ont fait beaucoup de Mozart, j'ai l'impression que le lieu est plus ramassé ; à Bastille, la hauteur sous plafond est si importante que le son se perd et le contact avec le public devient difficile. Il n'y a pas l'intimité dont a besoin un opéra de Mozart. Il a donc fallu trouver une manière de faire un Mozart qui puisse remplir les 2700 places… Question direction, les grandes références pour le Don Giovanni sont celle des Nikolaus Harnoncourt, donc ces chefs qui ont redécouvert Mozart avec une vision baroque et puis celle des "anciens", comme Wilhelm Furtwängler, avec un ton dramatique et un son extraordinaire. J'essaie pour ma part d'être au croisement des deux, et d'en faire une synthèse avec ce que je suis et avec mon époque… Don Giovanni c'est l'opéra des opéras, il faut d'abord essayer d'être à la hauteur de Mozart.

C'est un opéra que vous connaissez bien….
Et c'est le premier opéra que j'ai dirigé. C'est extraordinaire, avec des chefs d'œuvre comme celui-ci, de pouvoir les diriger toute une vie, et de découvrir à chaque fois des choses qu'on n'avait pas remarquées avant…

Quels sont les éléments à mettre en exergue dans ce Don Giovanni ?
Techniquement, déjà, il y a des éléments dans la partition qui n'existaient pas avant Mozart et qui n'existeront pas après, pendant longtemps. Ainsi au finale du 1er acte, quatre orchestres se superposent pour jouer dans des rythmiques totalement différentes (un à 3/4 un à 3/8, un à 2/4 et un à 12/8) ! Cette mise en scène ne permet que de le deviner, car les trois orchestres supplémentaires sont en coulisses et sonorisés. Mais c'est extraordinaire pour l'époque ! Il n'y a que Mozart qui peut faire ça : on sent son esprit, sa cérébralité. Le même pouvait écrire des fugues inversées rétrogrades qu'on peut lire dans les deux sens, faire comme ça, en rigolant, des palindromes musicaux, ou composer l'ouverture de Don Giovanni en un temps record, la veille au soir ! Très souvent je regarde le manuscrit de l'opéra qui donne idée de la vitesse du crayon et tout cela sans ratures.
Deuxième acte, la scène du Commandeur (assis, le visage masqué), peu avant le finale.

Deuxième acte, la scène du Commandeur (assis, le visage masqué), peu avant le finale.

© Vincent Pontet/Opéra national de Paris
Au-delà des aspects techniques que faut-il retenir de cette partition ?
La coexistence, chez Mozart, d'une foule de sentiments, souvent contradictoires. J'aime suivre attentivement la progression dramaturgique de l'œuvre, le travail mené avec le librettiste Lorenzo Da Ponte : on peut dessiner une arche de situations depuis l'ouverture de l'opéra (avec le Commandeur) jusqu'au finale (et le même Commandeur). Et définir, à chaque personnage, à chaque air, à chaque morceau, à chaque ensemble, la signification que Mozart voulait donner : la jalousie, la haine, l'amour, et puis encore la rencontre, la séparation, etc. Le plus important est de donner au public la palette de ces sentiments. Il y en a tellement de différents dans Don Giovanni ! Dans la légèreté, il y a une gravité et inversement, lorsqu'il évoque la mort, Mozart propose un contrepoids qu'il est important de faire passer : on peut aussi rire de la mort. C'est l'art des contrastes, dont cette scène finale au cimetière est exemplaire : c'est sans doute aussi lié au rapport de Mozart avec la mort. Les années passant, ma vision a évolué à ce propos : autrefois je voyais Don Giovanni comme le chevalier sans peur et sans reproches, peu effrayé d'avoir tué le Commandeur, ni d'aller aux enfers car seules comptent pour lui les femmes. Je pense, aujourd'hui que le personnage est plus complexe et qu'il y a en lui également une crainte et une angoisse de la mort soigneusement cachées.

Comment s'est passé le travail avec les chanteurs ?
Très bien : c'est une équipe soudée, et le metteur en scène Haneke est représenté par un assistant très prompt au dialogue. Ma seule frustration est de ne pas pouvoir voir les chanteurs dans l'obscurité de la scène, alors que mon travail repose aussi beaucoup sur le contact avec eux. Ce sont de bons chanteurs, qui ont de la présence, et en particulier Erwin Schrott, un Don Giovanni très charismatique.
Donna Elvira (Marie-Adeline Henry), Don Giovanni (Erwinn Schrott), Leporello (Adrian Sâmpetrean).

Donna Elvira (Marie-Adeline Henry), Don Giovanni (Erwinn Schrott), Leporello (Adrian Sâmpetrean).

© Vincent Pontet/Opéra national de Paris
Comment évolue votre travail de chef ? On vous sent extrêmement impliqué dans ce Don Giovanni.
Oui, c'est d'autant plus visible que j'ai une manière plutôt physique de diriger. Cela dit, le chef lyrique est entre l'accompagnement et la direction. On ne dirige pas un opéra de la même manière selon les chanteurs que l'on a. Je m'adapte à eux et en ce sens je les accompagne, mais en prenant le soin de les diriger en donnant mon interprétation de l'œuvre. Et c'est vrai qu'avec le temps, mes opinions deviennent plus tranchées, en particulier dans la définition des tempi des morceaux.

Quels sont vos prochains projets ?
Je commence en même temps à Zurich les répétitions d'un opéra qui s'appelle "Rote Laterne" (Lanterne Rouge), du compositeur allemand Chistian Jost, d'après "Epouses et concubines", sur lequel est impliquée également Nora Gubisch (son épouse, NDR), qui joue l'une des épouses… Nous voilà à nouveau réunis !

"Don Giovanni" de Mozart à l'Opéra Bastille
Jusqu'au 14 février 2015
Direction musicale de Alain Altinoglu
Mise en scène de Michael Haneke